Vignes – Nathalie Dewoitine, octobre 2012
Là-haut, derrière les maisons ocres et blanches, sur les collines sèches sillonnées de chemins caillouteux, cernées par des cyprès centenaires, des figuiers à larges feuilles argentées ou de fins amandiers légers sous les vents, là-haut, les vignes fières rencontrent le soleil. Sorties de terre, nouées aux pierres blanches, elles s’étirent vers le ciel, le bois dessinant la danse d’amour du soleil et de la terre.
Heureux l’homme qui travaille la terre et la vigne, qui voit chaque jour la rencontre des éléments du monde. Il observe les ceps s’élancer, il écoute la terre s’écarter, il hume les parfums intimes de la terre et du végétal sous les rayons timides du printemps, il caresse les fruits ronds, humides dès les premiers jours d’été arrivés. Il sait attendre, préparer la récolte comme un enfantement, devinant la date, soupesant la densité, souriant d’avance aux estimations « millésimées » : « Ce sera une grande année ! », « Cette année, il sera lourd ». Les prétentieux diront, évalueront, mais seul celui qui pose le pied chaque jour dans les vignes sait !
Il arrivera, le temps où résonneront, dans le ciel d’automne, les cris, les chants aux accents étrangers, les hommes et les femmes courbés, tous sous le même joug. Les engins bruyants se succéderont autour des coopératives, des caves hautes, sombres comme de grandes gueules avalant sans répit les tonnes de fruits lourds de sucre et de soleil. Dans les rues étroites, les odeurs grasses des festins ouvriers s’inclinent lentement devant l’arrivée entêtante de l’odeur vive des grappes écrasées qui commencent déjà leur travail de macération. La nuit venue, le silence du sommeil lourd des hommes emplit l’air frais** ; les vignes récupèrent, elles aussi, pause essentielle dans le rythme effréné des vendanges. Profitant de l’accalmie, les hôtes de la nuit viennent se rassasier de fruits, oubli de l’homme, goûtant eux aussi à l’acidité sucrée enfin à portée de bec et de gueule.
Quand les hommes et les femmes seront lentement repartis vers d'autres terres, alors commencera le travail de l’homme de la vigne. Seul face à l’aboutissement d’une longue année, ce sera à lui de soupeser, d’estimer, de garder, de veiller sur la récolte. À lui le savoir pour la rendre accessible à tous : à ceux et celles qui vivent loin de la terre claire, des pierres grises et des arbres bienveillants, à ceux et celles qui ne savent plus le vrai rythme de la vie, à ceux et celles qui ignorent ce qui lie le sol et la chaleur de l’astre du jour.
Le temps viendra de sortir des hautes cuves le jus sombre aux reflets pourpres ou ambrés, le temps viendra de remplir des bouteilles opaques et de délivrer au monde la passion qui unit l’homme, la terre et le soleil. Vous qui n’êtes pas hommes et femmes de la vigne, qui n’avez pas la chance de vivre près d’une colline des Corbières, d’un vallon de Champagne ou d’Alsace, d’une terre sablonneuse de Bordeaux, de la terre grasse de Bourgogne ou près d’un coteau du Jura, prenez le temps, un jour, de vous rendre dans la cave d’un viticulteur d’ici ou de là-bas. Écoutez-le parler de son vin, goûtez le verre qu’il vous tend, touchez les tonneaux de bois cerclés de fer, regardez les étagères de bouteilles alignées, enivrez-vous de l’odeur de la cave en terre battue et du soleil devant la porte, emplissez votre gorge de vin. Puis emmenez vos enfants dans une vigne, une journée d’automne, une fois les vendanges terminées. Laissez-les se poser devant un cep de vigne rouge et jaune et prendre un à un les grains laissés là parce que trop verts un mois plus tôt, laissez leur gourmandise s'exprimer…
Ce n’est que de l’amour qu’ils engloutissent… Ce n’est que de l’amour que vous buvez !
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