Une maison de livres
Celui-là n’avait rien. Il était né nu et le peu d’amour qu’il avait reçu était comme une virgule dans une phrase, un soupir, une respiration avant que la vie ne reprenne son rythme. Il avait grandi comme une feuille poussée par le vent. Même le chemin qu’il empruntait n’était pas le fruit de son choix. Les larmes ne lui venaient jamais, le rire non plus ; un entre-deux constamment dessiné sur son visage disait tant de ses manques.
Puis vint le jour où, sur son chemin, se trouva un objet posé là par hasard, peut-être, allez savoir. Un livre. Une couverture, des mots plein les pages. Il s’assit devant lui, le prit dans ses mains et ne bougea plus pendant le temps qu’il fallut pour en tourner la dernière page. Depuis ce jour, chacun de ses pas le menait vers un autre livre, puis un autre, puis un autre, et encore un autre. Son sac se remplissait chaque jour et ceux qui le croisaient s’étonnaient de son lourd fardeau : — « Mais que fais-tu, homme de rien ? Pourquoi te charges-tu ainsi ? »
Il ne répondait pas, captivé par le dernier ouvrage trouvé. Jusqu’au jour où une enfant lui dit : — « Pourquoi as-tu tant de livres ? Tu en as tellement que tu pourrais en faire une maison ! »
Il se tourna vers elle et un sourire se dessina sur son visage, tandis que ses yeux s’illuminèrent. C’est à l’endroit précis de cette rencontre qu’il commença à construire sa demeure. Un à un, livre après livre, les murs se façonnèrent. Chaque œuvre lue devint une brique, un élément essentiel à sa construction. Bientôt, celui qui n’avait rien posséda une maison bien à lui.
Chaque tranche de brique laissait voir le titre et l’auteur du volume. Ceux qui passaient par là pouvaient s’émouvoir de celui-ci, rire de celui-là ou encore se souvenir d'un autre. Tous s’arrêtaient pour parler de ces ouvrages, et cet endroit devint rapidement le lieu le plus fréquenté du quartier. Bientôt, les gens se mirent à s’échanger des livres, là, juste devant la maison.
Celui qui était né sans rien avait maintenant tout. Il avait lu tant de livres qu’il gardait en mémoire chacun de ceux qui constituaient son foyer. Ils lui avaient appris tout ce que le destin lui avait refusé, et il avait désormais une vie entière à partager.