Nathalie Dewoitine

Une hirondelle dort - 2011

Ce jour-là, une hirondelle dort. Elle a fait le printemps et, fatiguée, elle dort sous les rayons de l'été... Sous le soleil lourd du mois d'août, au cœur des Corbières, une hirondelle dort posée sur un fil. Dessous, les hommes s'agitent raisonnablement à cette heure chaude de l'après-midi. Ils préparent, installent, ignorant l'hirondelle posée là... Derrière les volets clos, à l'abri des murs épais, certains s'abritent, dormant eux aussi dans l'air frais d'une maison étroite où l'odeur acide de la suie, qui dévale la cheminée vide, évoque l'hiver passé.

Aujourd'hui, sous l'hirondelle endormie, c'est le temps de la fête, des rencontres dans une rue blanche et brûlante, c'est le temps, enfin venu, de partager avec les amis « d'ailleurs », la famille « éloignée », les charcuteries chiffonnées et les olives versées dans un bol en terre. À l'ombre d'un platane, à la terrasse d'un café désuet mais immuable ou dans une cour cernée de murs de pierre, chacun se retrouve pour vivre l'instant dans la lumière d'août... le bruit d'un glaçon sur le rebord d'un verre, le glouglou de la carafe rectangulaire et les bulles de limonade qui s'échappent d'un verre long, une paille plantée au milieu. La voix d'un homme de la terre d'ici résonne et rebondit sur les murs hauts, les rires des enfants s'égrènent dans une ruelle étroite.

Les belles-de-nuit s'entrouvrent enfin, donnant le signe de la nuit qui approche, le signe que la fête peut commencer... Les tables sont prêtes, les estrades, montées dans l'après-midi pendant la sieste de l'hirondelle, attendent les musiciens. Monsieur le Maire... Madame le Maire, les instituteurs, le médecin peut-être, les propriétaires des vignobles arrivent les uns après les autres. Il faut accueillir, présenter, donner à cette manifestation son air solennel et rétro si « charmant », si « étonnant » pour les estivants fraîchement arrivés du bitume et des cités-dortoirs.

Le discours des uns, les regards entendus des autres, les ricanements et les j'en-m'en-foutismes de certains, tout contribue à faire de cet événement un moment hors du temps où l'on se prend à apprécier les mots qui s'échinent à donner des airs d'homme politique mais qui ne peuvent empêcher un « rrrrr » de rouler ou une consonne de claquer plus que la bienséance « médiatico-bourgeoise » ne l'accepterait dans un autre instant que celui-ci.

Le discours terminé, la foule enfin libérée s'étouffe autour des buvettes pour une dégustation dont on pressent très vite qu'elle sera plus goulue que précise, puis chacun va vers une table dressée ici ou là pour partager une assiette déclarée « vigneronne » ou une paella devenue « exotique » pour le vacancier en mal d'authenticité.

Les derniers rayons du soleil éteints, les premières notes survolent un groupe assis sur le devant d'un chai... les mains grasses et les lèvres gourmandes s'arrêtent un instant... Tout à coup, c'est un air d'un pays lointain qui vient éclairer les yeux d'une grand-mère penchée à son balcon pour voir ce qui se passe à la fête du village... les filles ont les hanches qui les démangent, les garçons écoutent, observent le matériel, les lumières : le matos ! Ils jouent les techniciens, ils font ceux qui s'y connaissent. Un couple passe, esquisse trois pas de danse... un autre se lance devant l'estrade... puis la timidité, la peur du ridicule reprennent leur place, laissant les musiciens orphelins. Plus tard, peut-être, quand le repas sera digéré, les verres vidés, peut-être alors, les garçons oublieront les machines et se tourneront vers les filles aux hanches mouvantes, et les sourires des uns et des autres donneront des ailes aux doigts des musiciens ; plus tard, la voix du chanteur accompagnera les regards, les gestes d'un premier amour ou presque... plus tard, peut-être, les brunes et les blondes seront cubaines ou mexicaines, soumises aux notes sucrées d'une salsa, les bruns ténébreux noirciront leurs yeux de braise sous les accents rauques d'un chant espagnol.

Plus tard, certainement, bien après le départ des musiciens, les uns et les autres s'endormiront l'odeur du sable au cœur, la lumière chaude sur les lèvres, tous auront au creux de l'oreille les notes des musiciens. La musique résonnera encore sous les paupières fripées des vieilles dames, elles s'endormiront avec dans la tête le souvenir d'une autre fête que celle-ci a réveillée, une autre fête où, plus jeunes, elles avaient dansé dans les bras d'un homme qu'elles avaient oublié jusqu'à aujourd'hui. Les notables poseront leurs têtes lourdes sur l'oreiller avec la satisfaction de la chose accomplie... les musiciens auront démonté les accessoires en métal, rangé les guitares, les claviers, les lumières, plié les costumes et rangé les panamas dans les valises. Ils ont laissé dans les rues un rien de musique et déjà, dans leur tête, résonne la prochaine fête, se profile le prochain village à faire danser. Ils savent qu'ils sont les magiciens d'un instant, mais que cet instant, si court soit-il, reste dans la mémoire de chacun et que, longtemps après leur départ, les pierres blondes sourient des mots soupirés, des baisers cueillis grâce au rythme enivrant des notes chaudes et rondes.

L'hirondelle a depuis longtemps quitté le fil tendu où elle dormait avant la fête, effrayée par le bruit de la foule. Maintenant que le calme est revenu, elle vole dans les rues sombres, dans l'air pur de la nuit... le bruit de l'eau de la fontaine a remplacé la musique entêtante... le vent porte l'oiseau quelques secondes plus haut dans le ciel... Jusqu'au petit matin, le monde est à l'hirondelle qui dormait tout à l'heure.

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