Théâtre - On n'est pas sorti du tiroir - Solo 2
Le Défilé de la Chaussette Lagerfeld
(Monologue comique, genre Karl un peu maniéré et extrêmement maniaque)
[Le personnage se tient très droit, l'air hautain, réajustant des lunettes noires imaginaires. Il s'adresse à une chaussette invisible qu'il tient ou regarde au sol]
Alors toi, tu viens là. Tiens-toi droite ! J'ai dit : droite !
Comment ça, « c'est compliqué » ? Mais enfin, ce n’est pas parce que tu es une chaussette que tu ne peux pas faire un effort ! Pour un défilé de mode hyper tendance, il faut se donner à fond, mon chou !
Non mais c’est vrai, enfin… Mon chou, réfléchis deux minutes — enfin, si tu le peux. Sers-toi de tes bouloches ! Tu as vu le monde dans lequel on vit ? Hein ? Tu sais ce qui arrive aux chaussettes dans ton genre ? Oui… elles finissent en boule, misérables, au fond du panier à linge sale. Et encore ! Je ne sais pas si tu es au courant, mon chou, mais il y a des disparitions en ce moment… On ne retrouve plus la moindre fibre !
Alors, tu fais un effort. Tu te tiens droite. Voilà, c’est bien… Enfin, presque.
[Il se penche, l'air soudain horrifié]
Non mais… c'est moi, ou tu as pris du talon ? Toi, tu as abusé de l’adoucissant vanille-coco ! Oh non, ce n’est pas la peine de pleurnicher, ça se voit direct ! Tu as au moins… voyons… dix mailles de trop de chaque côté !
Non, non, non et non ! Je ne le dirai jamais assez : Stop ! L’adoucissant, c’est lourd, c’est gras, ça fait des talons immondes !
[Il se prend la tête dans les mains, au bord du malaise]
Pfff… Et voilà, ma collection hiver est foutue. Qu'on m'apporte un verre d'eau distillée ! Je n’en peux plus… Tu es virée ! Hors de ma vue, espèce de difforme !
Comment ? « Qu’est-ce que tu vas devenir ? » Mais je m’en tape le coquillard, tu entends ? Tu bousilles mon défilé pour une dose d’adoucissant et tu voudrais que je sois tendre, peut-être ? Va te faire voir, espèce de mi-bas ! Oui, mi-bas ! Voilà ce que tu es !
[Il divague, marchant de long en large, complètement dépassé par les événements]
Oh mon Dieu, mais que vais-je devenir ? Je ne m’en sortirai pas… La semaine dernière déjà, les élastiques de la grande angora qui lâchent… On aurait dit une crêpe ! Deux jours plus tôt, la petite socquette — une maille impeccable, des coutures d’une finesse incroyable ! — je l’ai retrouvée dans le fond du tiroir en train de fricoter avec un synthétique… Tous les deux imbibés de lessive premier prix ! Quel gâchis ! Elle en avait les fibres toutes relâchées…
[Il affiche un visage terrifié]
Mais pourquoi ? Je suis maudit ! Où suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j'erre ?!
[Il sort de scène de façon extrêmement dramatique, une main sur le front]