Nathalie Dewoitine

Terre première

Le ciel est bas, comme tous les jours. Ce pays est et restera à jamais une terre obscure, une terre de labeur. Chacun porte en lui un peu de cette obscurité, les traits tirés, les visages longs à peine éclairés par des yeux glauques, des peaux grises presque transparentes sous la lumière blanche des rares jours de soleil. La boue est devenue la sève qui nourrit la forêt et les hommes.

Après une longue journée de pluie, de pas lourds, de brouillards pesants, les êtres nés là reprennent leur souffle au cœur d’une maison de pierre, à la lueur d’une cheminée. Ici seulement l’on peut croire aux légendes tant leur évidence s’exprime. Des légendes qui font des hommes des êtres sombres, sous le joug d’une malédiction qu’on a oubliée ; des légendes qui disent les femmes sorcières ou traîtresses, elles aussi ouvrières d’un destin sans espoir. Les battements de cœur ici sont tous au même rythme, à peine un battement de plus à la naissance d’un enfant ou à l’annonce d’un mariage. Chaque brin d’espoir meurt sous les sourires bordés d’impuissance. Un jour peut-être, la malédiction s’éteindra ; peut-être même s’est-elle déjà arrêtée, mais personne ne s’en est inquiété, personne pour se souvenir d’un temps différent, et toujours une pluie, un brouillard pour rappeler l’abandon de ce pays.

Au bord du fleuve large, bordé de hautes collines sombres, les hommes ont construit des villages, des murs, des toits d’ardoise, des cheminées, des fenêtres derrière des volets jaloux. Les jardins s’alignent comme les habitations autour des usines bruyantes et sales. L’usine, c’est le cœur de chaque village, c’est elle qui donne le rythme de chaque vie. Les églises se font timides auprès des énormes bâtisses noires : ce sont elles qui nourrissent les hommes, ce sont elles aussi qui les prennent, fatiguant les poumons, éreintant les vies, avilissant les âmes.

C’est dans une vallée de ce pays aussi sombre que les autres que je suis née. J’ai sans le vouloir hérité des opacités de mes ancêtres et de ma terre. Je suis née fille de pierre, sœur des arbres et enfant de la pluie. Ce sont pourtant les jours de lumière qui ont marqué ma mémoire. Les champs sans fin dans lesquels je courais et ceux où l’herbe était si grasse qu’elle servait de patinoire aux gamins échappés à la garde des parents. Quand, à l’abri des feuillages, nous partions découvrir la forêt, oubliant le temps mauvais, c’est la surprise des clairières qui ravissait nos yeux d’enfants. Il suffisait d’un filet de source vif sous le plat de la main, ou sur la mousse émeraude de la pierre si longtemps baignée, pour nous donner le goût de la terre ancienne. Une terre que l’on découvrait plus claire, plus favorable et plus rafraîchissante que les jours que nous vivions dans nos villes et nos villages frileusement accrochés au bord de la Meuse.

Il y a eu des jours de juillet remplis de myrtilles rondes, charnues, des bouches violettes de gourmandise volée, des mains à l’encre indélébile pendant des jours ; des jours de juillet qui faisaient oublier les jours longs et sans fin au coin d’une fenêtre embuée à attendre — non, pas même à attendre, à être là parce qu’on ne pouvait pas être ailleurs, tout simplement. Ces jours gris, c’est l’odeur de la pâte en train de lever qui mettait un peu de baume au cœur. C’est une grand-mère, une tante ou une mère qui l’avait préparée le matin, devinant le dimanche trop long, semblable à tous les dimanches déjà vécus. Dans l’après-midi, la maison était remplie de chaleur et de l’odeur chaude, rassurante des crêpes ou des gaufres faites par des mains expertes et offertes à la langueur des petits, mangeant sans appétit si ce n’est celui d’oublier le temps qui passe lentement. Tout à coup, on oublie les bruits de l’eau frappant les carreaux, on entend craquer le sucre sous les jeunes dents, les pots de confiture qui s’ouvrent et les rires de gourmandise qui succèdent au silence des yeux posés sur la première friandise.

Le regard d’une enfant, l’œil rond, bleu étincelant et quémandant à une grand-mère la première crêpe, ou celui qu’elle pose sur la bassine de confiture pendant les jours de cueillette des prunes ou des groseilles. Ce petit bonheur discret que l’on ne dit pas par peur de le voir s’échapper…

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