Nathalie Dewoitine

Que sais tu ?

Que sais-tu des enfants qui courent dans les rues, du vent qui fait glisser les feuilles mortes ? Que sais-tu des arbres hauts et fiers qui dansent sous le ciel de novembre ? Que sais-tu des maisons emmitouflées à peine visibles à travers le brouillard du petit matin d'automne ? Que sais-tu de tout cela, toi qui montes dans l'avion, le col noir jusqu'aux oreilles, la main traînant le même bagage, tenant le même téléphone que l'autre devant toi ?

Tu sais les bureaux à géométrie calculée, les espaces gris, lisses, les moquettes sans couleur, les pauses esquissées, les lumières artificielles et blanches, tu sais les sols roulants, le bitume et le béton. Je devine la solitude, le vide, le manque de chair, l'oubli du sang qui circule dans nos corps. J'entrevois tes conversations pressées, tes appels téléphoniques écourtés et multiples. Je sais le poids de ton fardeau, je le vois au sortir de l'avion, dans le couloir où tu te précipites le premier, toi placé en « classe affaires », toi prêt à repartir, toi qui n'as pas de temps à perdre, toi qui ne « voyages » pas, toi qui te « déplaces ». Vite, un autre bureau, vite d'autres conversations importantes, d'autres décisions essentielles, d'autres... vides. Tu ne me caches rien de tout cela quand tu marches au même pas que les autres qui, comme toi, courent, tous vêtus de noir, tous traînant la même valise, le même ordinateur, les mêmes oreilles collées aux mêmes téléphones. Quelquefois, tu croises un de ces hommes en noir courant et chuchotant des excuses : « Tout va bien ? Les enfants ? Oui, je rentre vers 21 h... non, pas avant... pas possible, j'ai trop de travail. Je te laisse, j'ai mon taxi, à tout à l'heure ».

Un de plus qui ne saura rien des pieds malhabiles qui se sont posés pour la première fois l'un après l'autre, rien des larmes qui roulent sur une joue, rien des rires qui réparent les cœurs gros. Rien de la vie qui passe.

Une vie qui s'écoule, des saisons qui se succèdent à un rythme raisonnable, naturel, et que l'homme pressé ne pourra pas changer. Rien n'y fera, le vent se lèvera un jour d'automne et les feuilles affolées seront soumises aux rafales. Sous la terre, les racines continueront leur chemin, des hommes et des femmes danseront... et toi, que sauras-tu de tout cela, homme si important ?

Il doit y avoir des nuits grises devant le lit impersonnel d'une chambre d'hôtel semblable à toutes les autres. Le cœur qui flanche, un geste, une étoile derrière le brouillard... quelque chose qui, tout à coup, te pousse à t'arrêter.

Un souffle, les traits de ton visage tout à coup fatigués, les bras lourds d'absence, ta peau en manque. Peut-être une voix au loin dans un combiné sordide, une voix, la tienne, qui dit... « Maman »... « Papa »... Des mots qui te reviennent, des images en noir et blanc, des rires de copains dans une cour d'école, des souvenirs de genoux écorchés et de goûters chocolat. Des choses sans importance aujourd'hui qui étaient tout hier. C'était ton monde. Regarde : c'est là, en bas de ton building, c'est là dans la rue d'à côté, sous les ailes des avions, c'est là, devant toi. C'est là et tu ne le vois plus, trop occupé à courir, à penser, à réfléchir, à calculer. Tu sais tellement de choses, tu es tellement brillant, tellement important. Tu prends des avions, tu réserves des chambres d'hôtel, tu occupes des bureaux, tu convoques, tu décides, tu analyses, tu prévois et, surtout, tu oublies...

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