pauvre petit homme
Genève 2013 Les poussettes d’enfants comme des chenilles processionnaires sortent du jardin botanique. Être là dans cette ville inconnue, comme chez soi. Même bitume, mêmes sons, mêmes repères. Toi, homme si fort, si sûr de toi, si intelligent, tu n’es qu’un enfant au milieu du monde. Tu t’accroches à ce que tu vois comme ce petit s’accroche à son ours en peluche. Tu vois cette pierre, là, devant ta maison. Elle est là depuis toujours, et ta maison ne serait pas la même sans elle. Tu souris de la voir à chacune de tes visites dans la maison où tu as grandi. Si quelqu’un vient à la déplacer, tu cries, tu hurles, tu fronces les sourcils. Ta voix enfle et tu invectives celui qui a commis ce crime. Tu exiges que tout soit remis à sa place, à cette place où tu l’as toujours vue. Pauvre petit homme. Cette pierre si importante à tes yeux existait bien avant toi. Elle était le pic rocheux d’où coulait une source dont aucun de tes ascendants n’avait jamais entendu parler, peut-être. Qui l’a mise là, devant ta porte ? Va savoir. Et toi aujourd’hui, tu réclames haut et fort le droit de voir toute chose à sa place. Pauvre petit homme. La place des pierres ne t’appartient pas. Tu auras beau construire, imaginer des immeubles plus hauts que des montagnes, le vent les emportera, l’eau les engloutira et rien de ce que tu as vu, touché, senti ne restera. Peut-être ton nom restera-t-il dans la mémoire d’un registre, mais si peu de temps !
Accroche-toi, petit homme, accroche-toi à ta planète comme l’enfant à son ours en peluche. Rien ne restera de ce que tu as connu, rien ne restera de ce que tu as fait. La vie est un éternel changement, un continuel bouleversement, et ni tes cris ni tes colères n’arrêteront la force de tout ce qui t’entoure.