Madelaine -Chapitre 2
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La silhouette de la jeune fille s’éloignait ; lentement, elle disparut de l’horizon, comme happée par un ailleurs inconnu.
C’est son corps qui pense, c’est lui qui la guide sur ce chemin plutôt que sur celui-là. Il la porte comme on porte un malade jusqu’au lit. Son âme est sans force et, pour sauver ce qu’il reste à sauver, le corps a pris le relais. Les personnes qui la croisent ne s’en étonnent pas : elle semble savoir où elle va. Elle marche ainsi jusqu’à ce que le gris du ciel devienne plus sombre. Elle se trouve alors au cœur d’un village endormi. Quelques lueurs ici et là, un chat qui court le long d’un mur. Des odeurs de repas et de feu de bois s’évadent des maisons lourdes et grises. Au loin, une silhouette familière, une gare qui ressemble à celle de son village. Elle s’y réfugiait souvent pour attendre un de ses frères ou son père qui rentrait du travail.
Elle n’était jamais montée dans un des wagons, restant à l’abri sur un banc, un livre à la main. Rien n’existait plus autour d’elle quand elle avait un livre sous les yeux. Les mots, les phrases prenaient vie au fur et à mesure de sa lecture ; elle pouvait sentir le velours des robes des dames de la bourgeoisie, l'odeur de transpiration de l’ouvrier ou frissonner de peur et sentir son cœur battre au rythme de l’héroïne du roman. Chaque livre était pour elle une autre part de sa vie et, quand elle posait l’ouvrage, il restait toujours en elle une nostalgie de ce qu’elle venait de quitter. Il lui fallait souvent plusieurs heures avant de revenir à la réalité, qui lui semblait alors comme un autre livre, une autre histoire.
Devant l’imposante bâtisse qui abrite la gare dans ce village, elle se sent un peu chez elle. Elle sait où aller pour s’abriter. Une lueur indique que l’employé de la gare est encore là. Elle s’avance vers le quai, regarde la grande horloge. Il est tard. Elle n’a aucune idée de la distance qu’elle a parcourue, ni du temps qu’il lui a fallu pour arriver à cet endroit. Elle s’assoit sur un banc en bois, lustré par le grand nombre de passagers qui s’y sont assis avant elle. La grande verrière entourée de métal découpe la nuit et forme une dentelle sous les rayons des lampes, à peine visibles derrière le brouillard d’automne.
Son corps se pose enfin. Son âme, jusqu’ici absente, émerge lentement du néant où elle se trouvait. Elle pense de nouveau, réfléchit.
La jeune femme ouvre son sac, un sac en cuir brun, un peu élimé sur les coutures. Il renferme les quelques affaires qu’elle a rassemblées tout à l’heure – ce matin, cet après-midi, elle ne sait plus quand exactement. Le carnet en papier bleu nuit qu’elle sort, à qui elle confiait sa vie de tous les jours, ses espoirs, ses chagrins depuis qu’elle était entrée au château, glisse dans sa main. Elle l’ouvre. Sa respiration s’arrête une seconde. De sa main droite, elle saisit le coin de la première page et tire sur le papier qui se déchire franchement, sans hésitation. Elle lâche la page et fait de même avec les suivantes. En quelques minutes, les pages où courait son écriture fine s’étalent autour du banc, en demi-cercle. De loin, elles forment aux pieds de la jeune femme comme la traîne d’une robe de mariée. Le carnet, vide, tombe de ses mains.
Un bruit sourd et régulier s’amplifia. Un train entrait en gare. Le souffle de la machine emporta les pages déchirées au loin, débarrassant la jeune femme de la robe qui semblait l’attacher au sol. Soudain libre, elle se leva de son banc. L’employé de la gare arrivait, essoufflé, sur le quai ; il aperçut la silhouette de la jeune femme qui montait dans l’un des wagons, si furtivement qu’il crut avoir rêvé. La machine, arrêtée dans sa course, semblait ronronner sur le quai ; un coup de sifflet la fit repartir. Les bielles d’acier au-dessus des rails se levèrent lentement, comme le corps d’un homme âgé qui sort de son lit, et la lourde cohorte de métal s’élança vers la nuit, emportant ceux qui étaient montés dans son ventre.
Plus tard, debout, elle fait face à la grande horloge de métal, son sac à la main.
De loin, elle donne l’impression d’être une miniature de boîte à musique. Toute droite, figée, attendant que quelqu’un remonte le mécanisme. À l’intérieur de son cœur, c’est un bouleversement. Elle découvre pour la première fois ce qu’est une grande gare. Les allées et venues des voyageurs, la mélancolie de ceux qui laissent un ami sur un quai, les joies des retrouvailles et les surprises de ceux qui descendent d’un train, tout endimanchés, étonnés de découvrir ce qui les entoure – tout en se donnant l’air de ceux qui ont l’habitude des voyages. Les employés du service des trains affichent leur nonchalance, celle du quotidien. Certains sourient de la maladresse des voyageurs novices qui, dans quelques minutes, seront confrontés à la grande ville, à la capitale et sa folie. D’autres semblent ignorer la foule et procèdent à leur travail sans plus d’attention, comme habités par une routine pesante. Les énormes machines sont à l’arrêt et, à chaque coup de sifflet, les pistons métalliques se remettent en route tels les bras des esclaves, soupirant sous la charge, soufflant comme un animal puis, pris dans le rythme, la mécanique infernale emporte les wagons. Madelaine observe tout cela, à la fois étonnée et effrayée.
À l’arrivée, quelqu’un sur le quai avait crié : « Paris, terminus ! » C’est à ce moment-là qu’elle a réalisé ce qu’elle avait commencé.
Elle était partie.
Elle avait quitté sa vie, tourné une page. Elle était seule, à présent, seule à prendre la décision d’aller à gauche ou à droite. Toutes ses pensées se brouillent au milieu de ce bruit. Elle ferme les yeux pour ne plus voir qui passe, pleure, rit, crie ou court. Elle écoute les sons qui l’enveloppent. Cela lui semble chaotique, le bruit des machines, les appels. Mais, les yeux fermés, sa respiration se calme et le bruit ambiant devient plus doux, plus moelleux. Elle reste ainsi quelques secondes, puis elle ouvre les yeux et son regard se lève vers le plafond de verre, intrigué par un son qu’elle reconnaît. Là-haut, au-dessus de la foule, des moineaux volent, se posent sur les poutres de métal et semblent regarder le monde qui s’agite au-dessous. Elle les suit du regard ; certains s’enhardissent et frôlent les chapeaux des messieurs, mais la plupart cherchent à éviter les passants pour aller piquer, ici et là, des miettes s’échappant des mains des voyageurs. Son corps se met en route ; guidée par le ballet des moineaux, elle sort de l’immense bâtiment. Elle découvre le ciel blanchâtre et, devant elle, la ville prend forme. Les véhicules, la foule, le bruit, les odeurs : tout cela forme un monde nouveau vers lequel elle s’avance, étonnée de s’y sentir à l’aise.