Madelaine - Chapitre 9
L’odeur a envahi la maison, une odeur douce et chaude. La bassine en cuivre s’illumine à chaque coup de cuillère et les fruits noirs remontent à la surface.
Hier, les mains piochaient les fruits sur des buissons, délicatement, avec précaution pour éviter les épines. La saison des mûres était arrivée. Cécile pansait les plaies de son corps et de son âme et, pour la distraire, Madelaine l’avait emmenée à travers la campagne avec des promesses de joie, de rayons de soleil. Le petit Jean allait de l’une à l’autre, la bouche et les mains couleur de fruits écrasés. Les deux jeunes femmes marchaient le cœur léger et Cécile se laissait enfin aller à sourire. Deux heures à travers les collines à débusquer les buissons gourmands, à humer les parfums de la garrigue — cyprès, cistes, lavande et thym —, emportés par le vent du nord. Les couleurs de l’automne naissant donnaient au paysage un relief nouveau et joyeux. Parler de rien, rire de tout, oublier les serments menteurs, les douleurs du corps : le programme semblait fonctionner. Rien ne résiste à une récolte de fruits à confiture !
Le matin suivant, à l’aube, Madelaine se met en cuisine afin que le réveil de son amie soit embaumé du souvenir de la veille. Elle sait que son petit sera lui aussi plein du bonheur qu’elle prépare. Elle-même ne résiste pas à un « jour de confiture », comme un rituel qui lui vient de loin, une transmission dont elle a perdu le lien et qui lui est revenue au cours des années, presque comme un instinct. Le vague souvenir d’une bassine en cuivre familiale, de journées aux odeurs chaudes et de pots en verre fermés de couvercles de paraffine blanche.
Le jus couleur rubis commence à frissonner sous la chaleur quand Cécile rejoint son amie dans la cuisine.
« Madelaine, qu’est-ce que c’est que ça ? » Elle pose sur la table une petite enveloppe pliée. Madelaine reconnaît l’enveloppe.
« Ce n’est rien, un souvenir.
— Madelaine, ce n’est pas un souvenir, c’est une lettre d’amour.
— Peut-être. Mais ça n’a pas d’importance.
— Pas d’importance ? Mais tu l’as bien lue, cette lettre ?
— Oui, souvent… »
Madelaine raconte. L’arrivée de la lettre au mauvais moment, la vie qui l’avait emportée vers une autre histoire, la honte et le renoncement. Tout ça, c’était une vieille histoire, un joli souvenir de vacances, un baiser oublié dans un train qui lui faisait chaud au cœur certains soirs. Cécile l’écoute avec attention, les yeux grands ouverts ; elle semble prête à bondir. Dès que Madelaine se tait, elle reprend la parole :
« Madelaine, tu ne peux pas faire ça, tu ne peux pas renoncer ! Tu comprends, on ne peut pas laisser la chance passer. Il faut la saisir, tu comprends ? Il faut, Madelaine ! »
Madelaine est surprise par la force des paroles de son amie.
« La vie, ça ne peut pas être juste ça, ce truc fait de renoncements, de souffrances et d’humiliations, tu comprends ! Cette lettre, cet homme, c’est une chance. S’il y a un seul espoir dans ce monde que toi, moi ou une autre soyons heureuses avec quelqu’un de bien, il faut saisir cette chance. Tu comprends ! »