Nathalie Dewoitine

Madelaine - Chapitre 7

Sur un chemin de pierre, Madelaine marche lentement, respirant à pleins poumons l’air empli du parfum acide des cyprès dont l’ombre donne des rayures sombres aux cailloux devant elle. Elle se sent reine de ce petit monde qui l’entoure. Elle porte la vie sous le ciel immense et rien d’autre ne compte. Elle a laissé au village les remarques, les pensées acariâtres des esprits accusateurs, de ceux qui imaginent plus qu’ils ne savent. Elle marche à son rythme, au rythme que son corps lui impose, le rythme d’un corps plein d’une vie prête à sortir. Elle sait que bientôt, cette plénitude n’existera plus. Un dernier répit avant la grande aventure de la naissance. Ce petit d’homme, comme elle dit, va venir bouleverser son quotidien.

Elle marche jusqu’à la vigne près de la chapelle Sainte-Colombe. Elle suit les autres, ceux qui, comme elle, viennent travailler. Ils vont, des heures durant, couper les tiges longues qui ont tant donné l’été dernier. Le soleil d’hiver, caché derrière quelques nuages gris-bleu, réchauffe les épaules des ouvriers de la terre et chaque coup de sécateur rythme les heures. Les uns coupent, les autres font des fagots de sarments qui s’alignent au bout des rangées aujourd’hui grises.

C’est grâce à Julienne si elle a pu trouver non seulement de quoi s’abriter, mais aussi de quoi vivre. Julienne, c’est une petite bonne femme aux yeux noirs et aux cheveux plus sombres encore. Une énergie incroyable et une générosité sans faille. Quand elle avait vu cette jeune femme un peu perdue, semblant marcher sans but précis près de la gare, elle n’avait pas hésité une seconde et l’avait interpellée gentiment. Madelaine avait répondu simplement et, de fil en aiguille, de questions en réponses, Julienne avait proposé à Madelaine de la suivre au village. Elle pouvait l’accueillir le temps de se retourner, lui avait-elle dit. Elle avait de la place et, pour le reste, on verrait bien. La confiance allait de soi et, au fur et à mesure du chemin, la jeune femme, fatiguée et encore bouleversée, découvrit ce qui l’entourait. Elles avaient quitté une petite ville du bord de mer où elles étaient arrivées. Des cris d’oiseaux entêtants, des odeurs salées, des voix au loin d’hommes qui travaillaient sur des bateaux dont elle avait deviné la présence grâce aux mâts dépassant des toits en tuiles rouges. Julienne avait une voiture, « une automobile » disait-elle, « enfin un truc qui se déplace et qui est bien pratique ». Rien de luxueux et surtout prêté par son patron. Un homme important qui avait beaucoup de terres et d’ailleurs, c’était le maire du village. De kilomètre en kilomètre, Madelaine avait tout appris sur les uns et les autres, si bien qu’en arrivant, elle se sentait presque chez elle.

En quelques semaines, elle se met à travailler et s’installe dans une petite maison du village. Un petit village niché au pied d’un château — enfin, d'une grosse maison de maître plutôt. Au milieu, une place où chaque soir se retrouvent les uns et les unes. Après le repas, chacun s’installe sur un banc pour profiter de la fin de la journée et ça s’interpelle, ça rit, ça se donne des nouvelles. Dans le bas du village, de grandes caves où sommeillent de grandes cuves. Chaque propriétaire y met son raisin à vieillir pour produire un vin lourd, sombre et fort. Un vin de pierre. Ici, la terre est pauvre et le caillou est partout. Il fut un temps où les moutons étaient dans chaque champ et puis, doucement, les bergeries se sont fermées et les nouveaux paysans se sont lancés, accompagnés par les instances et les ambitions de ceux qui décident là-haut. Madelaine découvrait un monde de labeur, certes, mais joyeux et chaleureux. Le ciel haut et bleu semblait donner aux gens un caractère qu’elle ne connaissait pas jusqu’ici. Leurs voix étaient chantantes, leurs sourires sans limite et, quand la peine s’invitait, quelques soupirs, quelques froncements de sourcils, et la vie reprenait son cours.

Elle s’était vite attachée à cette nouvelle communauté. Il y avait bien quelques grincheux ou grincheuses qui pinçaient le nez, esquissaient une grimace ou des mots suspendus au coin d’une rue, mais rien de fâcheux et, de toute façon, Julienne savait faire taire les mauvais esprits.

Le ventre de la jeune femme s’était arrondi et Julienne veillait déjà à la préparation de l’événement. L’automobile était prête et, quand le petit ou la petite montrerait des signes, elle l’emmènerait à l’hôpital. Pas question de laisser la petite, comme elle l’appelait, faire comme les vieilles et faire son petit sans surveillance.

Puis tout à coup, tout s’arrête... Des minutes silencieuses qui semblent longues. Un cri, et l’agitation reprend autour d’elle. Puis, il est là, devant elle. Le visage rouge, des joues pleines, tellement pleines qu’on voit à peine ses yeux, la bouche violette grande ouverte. Son petit homme est né. Elle pleure et rit à la fois. Quelqu’un emporte l’enfant.

« On s’en occupe, mademoiselle », et c’est à cet instant seulement qu’elle sent en elle cette sensation incroyable, un soulagement qui balaie tout. Tous ses muscles se relâchent. Une sensation de bonheur intense l’envahit. C’est une sensation unique et elle le comprend à cet instant. Elle est une femme qui vient de mettre au monde un enfant et ça lui donne une force que, jamais, elle n’avait ressentie jusqu’à ce jour.

Les sages-femmes continuent leur travail, lavent le corps, sortent les draps souillés et Madelaine ferme les yeux, répond aux sollicitations une dernière fois, puis se laisse aller au plaisir de ne plus sentir de douleurs, de contractions. Son corps s’est apaisé. Il a tout donné pour mettre au monde cette petite vie qui s’époumone un peu plus loin dans les mains d’une femme en blanc qui note précisément le relevé des mesures de l’enfant qu’elle a devant elle. Madelaine savoure cet instant. Quelques minutes d’un bonheur indéfinissable.

La lumière d’automne couvre la terre de tons dorés, les feuilles de vigne flambent sous les rayons du soleil. Devant une maison en pierre, un pin parasol s’épanouit majestueusement. La jeune femme est assise sur un muret en pierres sèches. À quelques pas, un enfant se tient debout devant un pied de vigne. Ses mains maladroites attrapent des grains mordorés, oubliés par les vendangeurs. Quelques grains remplis de la patience du soleil et du travail de la terre. Madelaine regarde son enfant et sourit de cet instant, de la chance d’être là. Elle s’enivre du parfum des pins et des cyprès, du thym et de la terre reposée après des mois de labeur. Son petit d’homme se retourne, lui tend un grain et l’appelle du regard. Elle se lève et accepte l’offrande. Elle prend la petite main dans la sienne et guide l’enfant sur le chemin qui retourne au village. Autour d’eux, les cyprès élancent leurs silhouettes sombres, les buissons épineux s’effacent. Des nuages roses passent au rouge sang.

Les mauvaises langues d’ici comme d’ailleurs ont effectué leur travail et puis, le temps passant, la vaillance de la jeune femme aidant, elles ont fini par se taire. Trois années se sont écoulées et personne ne pose plus de questions sur la fille-mère, comme on dit.

Le monde est occupé par d’autres sujets. Paris s’enflamme : les étudiants, les ouvriers, la liberté déferlent sur les gros titres des journaux et inquiètent les paysans et les notables. Un autre monde se construit entre violence, insouciance et gaieté. Madelaine se sent à l’abri dans son petit village du sud, au milieu des Corbières où elle a trouvé refuge quelques années en arrière, quand elle est arrivée avec sa valise.

Elle reçoit des lettres de son amie Cécile qui s’est trouvée au cœur des événements sans le vouloir. Son marin breton oublié, elle est tombée dans les bras d’un étudiant de la Sorbonne. Elle envoie à Madelaine des lettres pleines d’enthousiasme, de revendications, de projets qui paraissent démesurés, et qu’elle finit toujours par la même phrase : « Quand est-ce que tu reviens ? »