Nathalie Dewoitine

Madelaine - Chapitre 6

De la cuisine où Madelaine est assise, les pleurs qui viennent de la chambre s’égrènent sans relâche. Un vrai chagrin d’enfant, entrecoupé de mots plaintifs : « Pardonne-moi, je ne voulais pas », se glisse sous la porte de la chambre, leur chambre.

Elle écoute les pleurs de son homme. Il l’appelle et ses larmes semblent sans fin.

Hier soir, sa voix était tellement différente, son regard si noir, ses gestes si durs. Elle ne se souvient pas de ce qui a déclenché cette violence, elle ne comprend pas ce qu’elle a pu dire, faire. C’est tombé comme un orage dont les nuages sont apparus d’un coup d’un seul. Elle est rentrée de sa journée, joyeuse. Elle était passée voir son amie Cécile, avait ri avec elle de leurs nouvelles vies de jeunes femmes. Un projet de vie en Bretagne, loin de la capitale, allait bientôt séparer les deux amies. Elles avaient ri, les larmes au bord des yeux, en se quittant et, sur le boulevard, elle se sentait tellement heureuse de cet avenir plein de promesses pour elle et son amie. Elle souriait et prenait le temps de regarder les gens, les boutiques, souriant à la vie, aux promesses de l’amour qui l’attendait.

Elle avait monté les escaliers en courant pour retrouver Pierre.

Il était debout dans la cuisine et lui tournait le dos. Quand il se retourna, elle découvrit une noirceur dans son regard, une ombre qu’elle ne connaissait pas. « Où étais-tu ? » La sécheresse de sa voix était tout aussi sombre que son regard. Elle avait à peine prononcé un mot qu'en s’approchant, elle sentit une douleur vive l’atteindre sur la pommette de sa joue droite ; sa tête bascula sur le chambranle de la porte. Elle entendit le pas de Pierre se précipiter vers la porte derrière elle, elle pensa : « Il va me relever, j’ai dû trébucher sur quelque chose. » La voix de Pierre s’éleva une fois la porte fermée : « Tu n’as pas le droit de faire ça, tu dois être à la maison quand j’arrive, c’est comme ça ! Je ne veux pas que ma femme traîne dans les rues, t’as compris ? » À demi assommée, elle bredouilla : « Mais qu’est-ce… » « TAIS-TOI ! » Il s’approcha d’elle, lui mit la main sur la gorge en serrant, l’obligea à le regarder dans les yeux : « Si tu recommences, je te tue, tu entends ? Je te tue. »

Madelaine ne reconnaissait pas son Pierre. C’était quelqu’un d’autre, un autre homme était entré et avait pris son apparence. Elle faillit parler, mais il lui serrait le cou tellement fort que les mots ne pouvaient pas sortir. Il la lâcha, elle reprit son souffle et ne bougea pas. Comme une bête apeurée, elle restait recroquevillée contre le mur. Elle était restée là pendant des heures, l’écoutant hurler. Il était revenu plusieurs fois vers elle pour lui crier des horreurs, la menacer. Coups de pied, crachats, insultes. Puis il avait fini par aller dans la chambre s’allonger. L’orage s’éloignait. Elle avait longtemps attendu avant de se relever. Elle avait essuyé lentement son corps meurtri, avait regardé dans le miroir son visage tuméfié et découvert son regard triste. Elle semblait si vieille tout à coup. Elle allait se réveiller, c’était peut-être juste un cauchemar, ça ne pouvait être qu’un cauchemar. Le contact de l’eau froide sur sa paupière gonflée, l’odeur du sang qui s’enfuyait dans le lavabo et la douleur sourde dans tout son corps l’ont ramenée à la réalité.

Elle n’a pas la force de retourner dans leur chambre. Son corps refuse de bouger ; son cœur pourrait, lui, mais tous ses muscles refusent de faire un geste. Aucun mot n’arrive à franchir ses lèvres blêmes. Toutes ses pensées finissent par renoncer. Reste un champ d’après la bataille, le vide, l’incommensurable inutilité du combat. La vie n’a plus de sens.

Pour la deuxième fois de sa vie, Madelaine laisse son corps prendre les rênes. Son corps se lève, l’emmène dans la chambre où l’homme allongé pleure maintenant en silence. Elle prend un sac, y plonge quelques vêtements et se dirige vers la porte. Quand elle reprend conscience d’elle-même, elle est devant une gare. Elle regarde autour d’elle et comprend qu’il lui faut de nouveau partir, il n’y a pas d’autres possibilités. Elle se dirige vers un comptoir et demande un billet pour le prochain départ. Et pourtant, son cœur est douloureux ; l’amour qu’elle fuit se détache de son cœur comme un pansement qu’on enlève brutalement de la peau fine d’un enfant. Dans le wagon, elle s’assoit seule près d’une fenêtre, absente du reste des voyageurs qui regardent cette jeune femme au visage blessé et n’osent pas s’asseoir à ses côtés, comme si elle venait d’un autre monde.