Madelaine - Chapitre 5
Un trait de lune traverse la fenêtre de toit et éclaire à peine la chambre de la jeune femme qui semble dormir. Madelaine dort d’un sommeil agité. Sur la table de nuit, un rectangle clair est posé : une enveloppe.
Plus tôt, la jeune femme est rentrée de son travail comme chaque jour. Comme chaque jour, elle a ouvert sa boîte aux lettres, mais aujourd’hui, en découvrant le contenu, elle s’est arrêtée, le souffle tout à coup coupé. Elle a monté les escaliers à pas comptés, l’esprit encombré de questions. Elle est arrivée devant sa porte, le visage inquiet. Elle s’est assise, a repris son souffle et a rassemblé tout son courage pour ouvrir l’enveloppe. Une écriture fine et sèche qu’elle connaît bien. Elle sait que l’ouverture de ce courrier n’est pas un geste anodin et, effectivement, dès que ses yeux se posent sur la première ligne, tout est revenu. Les voix, les odeurs, les images de son enfance. En ouvrant cette lettre, c’est comme une porte qu’elle ouvre sur un monde qu’elle a quitté. Elle entend la voix du Père Jean, celle de sa mère. Le rectangle noir qui entoure la missive ne l’avait pas étonnée ; elle sait qu’elle ne pourrait recevoir de sa famille que ces nouvelles-là, des nouvelles importantes. C’était son père.
Les phrases étaient courtes, simplement informatives. L’abbé Jean avait juste ajouté en dessous de sa signature : « prends soin de toi », lui donnant ainsi un signe de bienveillance comme ceux qu’il lui avait donnés quelquefois quand elle était enfant. Madelaine entendait le son de sa voix et elle ressentait la douceur qu’il dégageait. Une douceur teintée de regret, d’impuissance, qu’elle connaissait bien. Elle devinait la silhouette de sa mère derrière le curé, la voix sombre, certainement pleine de reproches envers sa fille pour cacher la peine de la perte de son mari. Il faut bien s’accrocher à quelque chose pour tenir ! Peut-être que ses frères étaient là, assis dans un coin, silencieux, fermés, les yeux baissés. Elle imaginait l’enterrement auquel elle n’assisterait pas. Les hommes et les femmes derrière le corbillard, la messe courte. Les mots du Père Jean et les silences lourds de ceux qui taisent leurs sentiments. Des yeux qui brillent un instant, vite dissimulés derrière des traits tirés. Le son lent et têtu des cloches pour accompagner les pas lourds. Puis, une fois la cérémonie terminée, les hommes, débarrassés des convenances, iraient au café, boiraient un coup au souvenir de celui qui s’en va, raconteraient des souvenirs de camarades et lèveraient d’autres verres, et d’autres encore. Ils finiraient tard ou tôt, le matin, en pleurs, en larmes d’alcool, hurlant contre la chienne de vie. Le lendemain, ils reprendraient le chemin de l’usine.
Les femmes, elles, seraient restées à la maison à attendre que ça passe, en espérant que le prochain ne soit pas leur mari. Pendant quelques semaines, elles seraient plus nombreuses à aller prier le dimanche puis, le temps, la routine reprendraient le dessus jusqu’au prochain qui partirait, usé trop tôt par le travail. C’était comme ça depuis la nuit des temps. Les hommes travaillaient à l’usine, les femmes à la maison enfantaient d’autres hommes pour nourrir d’autres usines. Comme une machine implacable, Madelaine avait vu la vie se dérouler ainsi et son regard d’enfant s’était souvent attardé sur les visages des uns et des autres. Elle pouvait, là, dans sa chambre à Paris, les voir devant elle. Elle retrouvait les émotions qui l’avaient souvent traversée. Elle aurait voulu apaiser, partager et exprimer la peine, aider ceux-là qui ne savaient pas ou ne pouvaient pas dire. Mais comme tous les autres, elle ne trouvait pas les mots. Elle avait fini par faire comme eux, baisser les yeux quand elle sentait que la peine perlait au bord de ses paupières. Le cœur gros, souvent, elle pleurait avant de s’endormir, cachée sous les couvertures. Elle avait compris que pleurer, ça ne se montrait pas. Les hommes pleuraient après avoir bu ; les femmes pleuraient, pas trop longtemps parce que ça agaçait les hommes. Les enfants pleuraient parce qu’ils étaient petits, mais, très vite, ils apprenaient à se taire. On pouvait rire, mais l’émotion restait contrôlée. On pouvait rire entre hommes, on pouvait rire entre femmes ; ensemble, c’était rare. Les enfants riaient aussi entre eux, dans la cour de l’école, dans celle des garçons et dans celle des filles.
Madelaine se souvenait de la cour de l’école, de ce monde étrange des garçons de l’autre côté. Un mur les séparait et, bien entendu, le jeu des garçons était de venir regarder les filles par-dessus. Elle gardait le souvenir de longues journées froides, ennuyeuses et, dès qu’elle avait su lire, elle s’était trouvé un coin pour lire. Elle s’était éloignée de ses camarades. Les livres étaient devenus rapidement un refuge. Elle y découvrait un autre monde. Elle avait compris que c’était une porte de sortie et elle s’était accrochée à la lecture comme à une branche pour se hisser hors de la vie promise, une vie qui ressemblait à la frappe inexorable d’un marteau, une vie rythmée par le son de l’usine. Cette masse sombre au-dessus du village qui nourrissait les hommes et les avilissait tout autant. Les hommes qui regardaient peu les enfants, des bouches à nourrir encore, le souvenir de leur faiblesse d’un soir, une fatalité plutôt qu’un choix, des caprices de bonne femme. Les garçons, au moins, prendraient la relève et viendraient nourrir la famille un jour, mais les filles : une source d’ennuis plus qu’autre chose.
Et puis, un jour, les petites filles devenaient des jeunes filles, des ébauches de femmes et, là, leurs regards changeaient. Madelaine se souvenait parfaitement du premier regard d’homme sur son corps de presque femme. Elle avait basculé en quelques secondes de l’enfance à autre chose : une vie de méfiance, de culpabilité et de peur.
Au village, l’épicerie était tenue par un couple. Lui avait été blessé à la guerre et il ne pouvait pas travailler à l’usine. Il s’occupait donc de l’épicerie avec sa femme et il était toujours attentionné avec les enfants. Il avait toujours un mot gentil pour les petits et il trouvait toujours une plaisanterie pour Madelaine. Il avait repéré qu’elle aimait lire et lui donnait quelquefois un livre. Une complicité s’était installée entre l’homme et l’enfant. Un jour qu’elle passait la porte en souriant, la voix de l’épicière s’éleva : « Eh ben, ça grandit ça ! Ça va nous faire bientôt des p’tits, en voilà une qui va bientôt voir le loup. » Son mari éclata de rire. Les clients présents dans l’épicerie se mirent à rire aussi et tous la regardaient avec, au fond des yeux, quelque chose de nouveau. L’enfant se sentit tout à coup comme une proie, elle chercha le réconfort dans le regard de l’homme si gentil. « Et fais attention, Germaine, elle va te piquer ton mari », lança une cliente. La petite se sentit gênée et ne savait plus où regarder. Elle sortit en courant. Le temps de l’enfance venait de se terminer. Madelaine savait au fond d’elle que sa vie n’était pas là et qu’il lui fallait maintenant se garder des hommes et des garçons. Elle devint plus sombre, plus distante et n’accepta plus aucun cadeau, aucun regard masculin. Les gens du village finirent par la surnommer « la bonne sœur » et lui prêtaient des sentiments de rejet, lui reprochant de vouloir « péter plus haut que son cul ». Ils avaient compris qu’elle ne ferait pas partie de leur monde.
Madelaine reposa la carte annonçant le décès de son père, referma l’enveloppe, se coucha en oubliant le repas du soir. Elle s’endormit. Son sommeil était hanté par son père. Sa voix forte résonnait. La forme qui s’éloignait de la maison dans les matins gelés. Celle qui rentrait le soir, épuisée. Les yeux fatigués. Les mots grommelés à l’enfant quand elle revenait avec de bonnes notes à l’école, les maladresses, les incompréhensions. Toutes ces distances qu’il y avait entre eux étaient bien plus grandes que les kilomètres que la jeune femme avait mis entre elle et le pays de son enfance.