Madelaine - Chapitre 4
Ses pieds nus posés sur le sable blond et brûlant, le bruit régulier des vagues, le regard perdu dans cette immensité bleue, Madelaine tout à coup sentit comme un vertige, une sensation de vide qui la traversait, emportant son cœur hors d’elle ; elle vacillait. C’est à ce moment-là que la voix de son amie la ramena sur terre. Cécile courait autour d’elle : « Tu as vu ? Tu vois ça ? Tu as déjà vu un truc pareil ? » Elles étaient toutes les deux comme enivrées par la découverte de la Méditerranée. Il y avait trop de choses à voir, à entendre, à sentir : ici, même le soleil avait une odeur, un son. Le manège incessant des vagues résonnait dans la poitrine de la jeune femme ; elle se sentait tout à coup comme née de cette eau blanche qui venait caresser le sable, et son cœur battait comme un tambour sous les coups du batteur. « Viens ! Allez viens, on y va ! » : Cécile s’avançait en courant vers l’étendue bleue, Madelaine se lança elle aussi, portée par un élan nouveau.
Les deux jeunes femmes couraient en riant, poussées par le vent et par une émotion inconnue, comme une envie de s’envoler. Leurs pieds touchaient à peine le sol et tout à coup, sur le point d’entrer dans l’eau, toutes deux s’arrêtèrent, s’interrogeant du regard quelques secondes. Cécile se mit à rire et reprit sa course, à peine ralentie par l’eau… Madelaine la regardait, éblouie par les jets d’eau que le corps frêle de Cécile soulevait. Il se dégageait une force incroyable de son corps entrant dans les vagues, une puissance insoupçonnée. Madelaine se décida à entrer dans l’eau elle aussi, plus prudemment que son amie. Pas à pas, elle laissa la fraîcheur envahir son corps, elle laissa voluptueusement la force de la mer s’opposer à elle, comme si elle cherchait à dompter ce qui se présentait. Son corps debout entrant dans l’immensité bleue, chaque pas posé avec fermeté, chaque muscle forçant la densité fraîche, elle se sentait tellement différente de la jeune femme qu’elle pensait être, tellement plus forte, plus audacieuse, plus libre.
Au bout de quelques minutes, la pression de l'eau avait disparu. Son corps était maintenant entièrement immergé, sa peau en avait adopté la température et elle se sentait si légère tout à coup. Les deux jeunes femmes s’amusaient de cette nouveauté, de cette liberté soudaine, de l’eau salée qui les faisait tousser quand elles plongeaient la tête sous l’eau. Elles ne sortirent de là que bien plus tard, quand leur peau commença à former de drôles de petits plis au bout de leurs doigts.
Madelaine prit tout son temps pour sortir de sa première baignade, prenant la mesure de son pas, attentive au poids de son corps sur le sable mouvant, puis sur le sable doux et brûlant de la plage. Fatiguées, les deux jeunes femmes s’assirent face à la mer, sans un mot, juste des regards, des respirations d’épuisement et de bonheur, des sourires larges. Chacune était enveloppée dans son vêtement, comme un drap de bain improvisé. Elles restèrent ainsi plusieurs minutes, leurs visages éblouis, leurs cœurs battant en silence. Il n’y avait plus rien à ajouter. C’était le bonheur.
La tempe appuyée contre la vitre, Madelaine regarde le paysage défiler. Des lignes d’arbres s’enfuyaient, le soleil éclairant les uns, laissant dans l’ombre les autres. De l’eau, par endroits, des maisons aux volets ouverts, des véhicules derrière des barrières, des troupeaux, indifférents. Chaque seconde la rapprochait de Paris où elle revenait après une semaine de « vacances » avec son amie Cécile. Madelaine pense à son appartement, au pressing et à sa petite vie, celle qu’elle s’était construite depuis son arrivée. Cécile dort sur le siège devant elle. Elles avaient découvert la mer, le sable, les soirées joyeuses du bord de mer et elles avaient rencontré des filles et des garçons, découvert des paysages étonnants et mangé des plats inconnus. Une parenthèse exotique dans leur vie de Parisiennes.
Le sentiment de liberté qu’elles ressentaient leur donnait tout à coup de l’audace, et Cécile s’était rapidement entichée d’un grand garçon blond, un musicien hollandais plein d’ambition qui lui avait promis de venir la voir à Paris. Dans le train qui les ramenait à la capitale, elle avait fini par s’endormir après avoir pleuré toutes les larmes de son corps au départ du train, où il était venu l’accompagner. Madelaine, plus sombre, n’avait pas répondu aux avances des bruns ou des blonds qui n’avaient pas manqué de la solliciter. Elle leur avait souri, mais son regard gardait une tristesse qui les tenait à distance sans qu’elle le veuille vraiment.
En gare de Limoges, un jeune homme s’installa à côté de Cécile. Un garçon grand, brun. Il s’adressa à Madelaine pour lui demander s’il pouvait s’asseoir là, en chuchotant pour ne pas réveiller l’heureuse endormie. Elle lui jeta un regard et un sourire de permission, puis reprit sa position contre la vitre.
Comment s’étaient-ils mis à parler ensemble ? Elle ne le savait pas, mais arrivée à Paris, il lui semblait qu’elle avait parlé d’elle comme jamais à personne. Elle lui avait raconté ses souvenirs d’enfance, ce qui l’avait fait partir de son pays et sa vie d’aujourd’hui. Elle parlait rarement d’elle-même, mais là, dans ce train, ce jeune homme lui inspirait confiance. Lui aussi parla de sa vie, de son pays qu’il quittait pour faire des études à Paris. Il dégageait beaucoup de douceur, ses yeux marron s’éclairaient dès qu’il souriait. Ses lèvres et ses yeux esquissaient un sourire permanent. Il était à l’écoute, attentif. Sa voix, douce et forte à la fois, encourageait les confidences de la jeune femme.
Quand l’annonce de l’arrivée en gare de Paris-Austerlitz retentit, ils se regardèrent, étonnés d’être déjà là. Le temps s’était écoulé sans qu’ils en prennent conscience. « Je peux vous écrire ? » Elle acquiesça en lui donnant le nom de sa rue. Cécile, à peine réveillée et bougonne, lança : « Allez, on y va ! » Elle s’engouffrait déjà dans le couloir, valises à la main. Madelaine la suivit avec la sensation d’oublier quelque chose. Tout allait trop vite tout à coup. Sur les marches, elle s’arrêta et cria à Cécile : « Attends ! J’ai oublié quelque chose. » Sans attendre la réponse, elle se précipita vers le compartiment. Il était encore là, assis près de son sac de voyage, en train d’écrire. Il leva la tête : « Je suis en train de vous écrire. » Elle le regarda, se pencha vers lui et l’embrassa sur la joue, puis elle repartit vers Cécile, les bagages et Paris.
Sur le quai, Cécile lui demanda ce qu’elle avait oublié. Madelaine sourit : « J’avais oublié un baiser. »