Madelaine - Chapitre 3
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Le rire de Cécile éclate et, tout à coup, la pièce où elles travaillent toutes les deux s’agrandit. Ls piles de linge bien pliées, les sacs en toile au sol disparaissent, comme emportés par la musique tonitruante qui sort de la gorge de la jeune femme. Elle rit, entourée de la vapeur des fers électriques posés près d’elle qui l’habille d’une robe couleur de nuage. Elle semble sortir d’un livre d’images pour enfants, comme un génie d’une lampe d’Orient, un être venu d’ailleurs, et Madelaine rit aussi, emportée par le bonheur de cet instant volé à la routine.
Depuis ce matin, la jeune femme brune en face de Madelaine pouffe et s’étouffe dès que les patrons s’éloignent. Dès qu’ils entrent, son visage se fige, ses lèvres deviennent innocentes ; seul un frémissement de son nez pourrait les mettre sur la piste, mais elle dompte le muscle taquin et offre à ses patrons un visage sage et respectueux. Cécile est une grande fille brune aux yeux verts. Elle a quelque chose d’animal en elle. Elle peut être à la fois docile et impertinente, sauvage et domestiquée. Elle semble parfois effrayée par le monde qui l’entoure, comme si elle ne comprenait pas les codes, ou alors parce qu’elle les comprend très bien, trop bien.
Cécile travaille dans le pressing avec Madelaine. C’est elle qui l’a accueillie à son arrivée dans la boutique. Elle avait jugé d’un coup d’œil la jeune femme qui était entrée ce jour-là et qui semblait un peu perdue, un peu ailleurs. Elle avait senti, plus que vu, l’être qui se présentait. Elle avait deviné qu’elle serait une compagne de travail parfaite pour elle. Depuis, Madelaine s'était fondue dans le moule. Son métier lui plaisait. Elle retrouvait les sensations des moments qu’elle avait passés chez sa tante Colette.
Celle-ci était lingère à Montcy-Notre-Dame, à quelques kilomètres de chez ses parents. Elle lavait le linge des bonnes familles de Charleville et, quand sa petite-nièce venait lui rendre visite, elle lui montrait le grand lavoir où elle avait passé tant de temps à frotter les grands draps lourds et brodés. Elle lui parlait de ce temps, à la fois maudit et tendre, où les femmes se rendaient aux lavoirs pour battre, frotter, tordre et expulser la saleté des hommes. L’eau emportait dans la rivière les nuits d’amour torrides tout autant que les nuits de chagrin et les heures empesées de sommeil. Tout ce qui était caché dans les fibres de soie, de coton ou de lin était minutieusement extirpé pendant des heures par les mains rougies par l’eau et le savon.
Les machines avaient fini par remplacer les mains des femmes. Soulagées de leurs peines, il leur restait la nostalgie de la proximité des corps, de l’affrontement des humeurs. Elle racontait tout cela à l’enfant qui la regardait patiemment, observant les gestes délicats de sa tante qui passait le fer sur les vêtements en dentelle, sur les robes longues du dimanche tout autant que sur les mouchoirs brodés des demoiselles. L’odeur du linge chaud, la couleur immaculée, lisse, tout cela fascinait la petite fille. Aujourd’hui, elle retrouvait les gestes de sa tante chaque jour, et parfois, elle retrouvait son visage dans les traits de Cécile.
Elle mesurait la chance qui avait été la sienne, ce premier jour, quand elle était sortie de la gare. Elle avait marché dans les rues, découvrant l’abondance des commerces, la précipitation des gens, le bruit des véhicules, les conversations en terrasse. Elle était fascinée par chaque découverte, étonnée de parcourir ce monde tellement différent de celui d’où elle venait. Ce qu’elle avait lu dans les livres était là, devant elle : l’écrasante dimension des grands magasins, le flot continu de clients comme une danse ininterrompue, l’enthousiasme insolent de la modernité. Tout cela lui avait semblé comme une fête et comme un cadeau.
Sur une vitrine, un panneau indiquait : « Recherche repasseuse, débutante acceptée ». Elle était entrée sans plus se poser de questions et avait découvert le sourire de celle qui allait devenir son amie. Depuis, chaque jour, elles se retrouvaient dans l’arrière-boutique du pressing. Adieu lavoirs, battes, savons grisâtres et mains abîmées ; adieu braises et fers lourds. L’anglais écrit en grandes lettres sur la devanture annonçait la couleur : ici on ne tordait pas, on ne raclait pas. Ici, on lave, on essore et on repasse avec efficacité et en peu de temps. Ici, c’était un « pressing » tout neuf. Des odeurs d’éthylène et le formica brillant sur le comptoir annoncent la modernité venue de l’autre côté de l’Atlantique. Il est toujours question d’enlever les traces d’hier, mais plus vite, plus efficacement. Sur les réclames dans les journaux, les femmes sourient du temps gagné et les hommes lisent leurs journaux d’un air satisfait. Un monde nouveau où Madelaine laisse s’effacer les marques de son passé de provinciale, comme disent les Parisiens.
Devant elle, les toits en zinc forment un ensemble étonnant. En fermant un peu les yeux, la jeune femme imagine des vagues d’océans en colère ou la ligne d’horizon des massifs montagneux. Des choses qu’elle imagine, car elle ne connaît ni l’océan, ni les montagnes. Des pigeons et des moineaux passent d’un toit à l’autre avec agilité. Ici, c’est leur terrain, leur monde, et accoudée à la fenêtre de sa chambre de bonne, Madelaine observe. Un peu plus loin, la silhouette d’un chat gris qui se frotte élégamment à une cheminée ; un peu plus loin encore, un drap qui vole, attaché à une corde sur la terrasse, laisse deviner d’autres vies.
Le bruit de la rue est étouffé par la hauteur des murs. Le soleil commence à poindre. Madelaine se lève tôt, une vieille habitude dont elle ne sait pas se débarrasser, qui l’oblige à faire preuve de discrétion. Ne pas réveiller les voisins du dessous, ni ceux d’à côté : c’est dimanche et tous ont droit à un peu de repos. Elle en profite pour lire ou regarder les toits de Paris qui paressent encore pour quelques heures.
Dans quelques minutes, les enfants du troisième vont dévaler les escaliers pour courir jusqu’à la boulangerie au bout de la rue. Le concierge grommellera un « Attention, on ne court pas dans les escaliers » sans grand effet. Les bouilloires électriques chez certains, les cafetières italiennes chez d’autres vont se mettre en train, et les odeurs de café chaud viendront chatouiller les yeux à demi ouverts. Les pyjamas froissés et pleins encore de sommeil s’assiéront nonchalamment sur une chaise. Les salles de bains feront fonction de réveil à coup de savon et d’eau fraîche pour certains qui se préparent à la messe dominicale. Des poulets s’embrochent, des haricots s’équeutent dans les cuisines des mères ou des grand-mères. Les journaux du dimanche s’étalent sur les tables des bistrots parisiens ou dissimulent les moustaches apprêtées, les rouges à lèvres et les joues poudrées de ceux et celles qui se parent pour se rendre en terrasse le jour du Seigneur, regardant d’un air amusé les passants qui se rendent à l’église.
Madelaine, elle, ira se promener au jardin du Luxembourg certainement. C’est à quelques pas de sa chambre. Elle y a découvert les statues des grandes dames de France, celles dont on ne parle pas, ou si peu, dans les livres d’Histoire qu’elle a eus entre les mains. Elles font face au Sénat, semblant écouter les grandes décisions des hommes d’aujourd’hui. Qui sait, peut-être rappellent-elles à celui-là, engoncé dans son costume d’homme important, que c’est du ventre d’une de ces femmes qu’il est sorti, que c’est dans les bras d’une de ces femmes qu’il panse ses blessures et que les épaules de ces femmes sont bien plus solides qu’il ne le pense.
Peut-être poussera-t-elle sa promenade jusqu’à la Sorbonne, cette grande école inaccessible pour elle. Le dimanche tout y est calme, mais le quartier regorge de lieux où les tables rassemblent des jeunes gens, cigarettes à la main, qui s’interpellent de façon bruyante ou qui chuchotent d’un air grave, semblant dire aux passants : « Nous sommes en train de refaire le monde, passez votre chemin ». Les garçons sifflent quand une jeune fille passe ; les filles attablées grimacent, soupirent ou prennent cet air hautain propre aux jeunes gens de bonne famille qui ne s’abaissent pas à de mauvaises pensées. Madelaine évite de passer devant ces groupes, ils l’effraient. Il se dégage du tableau qu’ils offrent aux passants une arrogance désagréable. Ils regardent le monde d’un peu trop haut pour en être vraiment. Madelaine connaît ce regard et, désormais, elle préfère l’éviter.
Mais il est encore tôt. Madelaine profite de ces minutes matinales, les narines grandes ouvertes, accueillant l’air neuf de Paris, rafraîchi par la nuit où les odeurs et les bruits se sont évanouis. Un instant, elle ferme les yeux et pense à son pays, aux collines épaisses qui l’ont vue naître. Elle ressent un peu de nostalgie et, pourtant, elle sait au plus profond d’elle-même que rien ni personne ne la ramènera dans ce coin de France où la vie s’écoule si lourdement.
Elle est née sur une terre rude pour les hommes, une terre où les légendes font les femmes mauvaises, infidèles et rattrapées par la malédiction qu’elles méritent peut-être. Les hommes y sont courbés par le travail. Les usines sombres, poussées près des villages gris, nourrissent les familles et épuisent les corps. Les bruits des pilons martèlent inlassablement les heures longues du travail à la « boutique ». Même les heures sonnées par les clochers, malgré un son plus léger, semblent sans fin. La terre et les hommes respirent au rythme des usines, chaque jour.
Le seul répit, c’est le dimanche. Ce matin était pour Madelaine un temps magique, un temps où son père et ses frères dormaient plus longtemps que la semaine. Elle avait un peu de temps pour elle, enfin, qu’elle prenait souvent pour lire. Quand le temps le permettait, elle s’éloignait de la maison pour aller jusqu’au bord d’un petit ruisseau qui descendait de la colline. Il serpentait entre les racines des chênes et arrivait à quelques mètres de sa maison. La mousse cachait le filet d’eau qui s’écoulait, et les jours de soleil, la lumière éclairait chaque recoin ; les ombres lui>< donnaient plus d’éclat encore. L’eau était d’argent, la mousse émeraude et le calme d’or. Un trésor pour une jeune fille confrontée chaque jour à la noirceur de l’usine et à celle des hommes. Elle s’asseyait au pied d’un arbre, le dos contre l’écorce dure, et se plongeait dans son livre. Souvent, c’est la voix de sa mère qui la sortait de sa torpeur, l’appelant pour une des corvées du dimanche.
Aujourd’hui, tout cela lui semblait si loin.