Nathalie Dewoitine

Madelaine - Chapitre 10

Les pierres blanches roulent sous les semelles, mais n’arrêtent pas le pas décidé de Madelaine. Derrière, Jacques suit, silencieux et étonné de voir la jeune femme grimper si facilement la colline. Son corps se révèle plus robuste et tenace qu’il ne l’avait imaginé. De temps à autre, elle s’arrête, le regarde, un sourire au coin des lèvres, puis elle reprend sa marche. Elle grimpe au rythme de son cœur ; à chaque pas, elle sent monter en elle des vagues de sentiments qu’elle avait oubliés. Elle veut l’emmener là-haut, à cet endroit précis, et là, elle pourra parler.

Elle peut sentir l’odeur des genévriers, du thym et celle, entêtante, des cyprès, la couleur infinie du ciel, l’air vif de février sur sa peau. Les rayons du soleil réchauffe ici et là les pierres blanches et dessinent sur le sol un trajet vers le sommet. Elle attend que l’homme arrive jusqu’à elle.

Elle le laisse regarder autour de lui. Elle sait l’effet de ce paysage : l’immensité tout à coup, l’étendue bleue jusqu’à l’horizon. Un fin trait plus sombre et, de nouveau, le bleu. Les éclats du soleil sur l’eau. Les toits ici et là, les bergeries accrochées aux rochers. Ce vertige, elle le ressent à chaque fois. Elle voulait partager ça. Elle l’observe. Lui, le souffle rapide, ne détache pas son regard de l’horizon. Il reste muet, fasciné. Elle attend qu’un frisson arrive pour prendre la parole :

« Jacques, je t’ai emmené ici pour te parler. En bas, je ne pouvais pas. C’était trop embrouillé. Depuis que je t’ai écrit, j’ai été traversée par tellement d’émotions. Il s’est passé tellement de choses depuis notre rencontre dans ce train. J’ai laissé faire la vie jusqu’à cette lettre que je t’ai envoyée. Maintenant, tu es là, devant moi, et ça me bouleverse. Je sais à peine qui tu es, tu sais à peine qui je suis. Nous nous sommes dit l’essentiel dans nos lettres, mais il y a tant de choses que je ne sais pas dire. Ce qui est essentiel pour moi n'est pas dans les dates, les événements. Je vais essayer de te le dire comme je peux. Voilà, je ne sais pas jusqu’où nous irons, toi et moi. Il est clair qu’il y a un toi et un moi. Ta première lettre, que j’ai gardée si longtemps, le laissait déjà deviner. Il faut que je te dise : j’ai aimé avant toi, tu as certainement aussi aimé avant. Je ne sais pas ce que nous allons vivre ensemble, mais je veux te dire que jamais plus de ma vie, avec qui que ce soit, je ne revivrai le rejet, la violence, le mépris. Je sais, tu vas dire que ce n’est pas ton intention. Ce n’est jamais l’intention de qui que ce soit au début... et puis la vie, et puis le monde autour, et puis… Et puis, je suis une femme, et dans ce monde, les femmes ne sont pas reconnues comme des êtres humains au même titre que les hommes. Nous mettons au monde, nous accompagnons, mais nous devons nous battre pour parler, pour oser, pour être libres. Tout ça, toi, homme, tu l’as dès ta naissance. Depuis plusieurs années maintenant, je vis avec mon fils, entourée de peu de personnes. J’ai fait au mieux pour vivre cette situation que bien des gens trouvent anormale. Je suis une fille-mère. Pourquoi j’en suis arrivée là ? Je n’ai aucune envie de me justifier. Celui qui me considère doit me prendre comme je suis et me faire confiance. Tu sais, je ne cherche pas à te prévenir, à t’obliger : c’est juste que je me connais maintenant et je sais que ce n’est pas ma raison qui me dirige, c’est mon corps. Il sait mieux que moi ce dont j’ai besoin et ce que je ne dois pas accepter. Je ne sais pas lui résister. Dès que je suis en danger, il part. Il m’emmène ailleurs comme s’il savait qu’il n’y a rien à faire, rien à attendre, et que la seule solution est de partir, et je crois qu’il a raison. J’ai pris le risque de t’écrire parce qu’une amie m’a rappelé que la vie, c’est l’espoir, et qu’être heureuse donne de l’espoir aux autres. Je ne vais pas te supplier, pleurer ou exiger, je veux juste te dire que je veux bien vivre quelque chose avec toi et que j’aimerais que ce soit une vie à deux, pas une vie au détriment de l’un ou de l’autre ; que tu sois mon compagnon, pas mon seigneur et maître. Je ne serai pas ta femme, je serai celle qui vit avec toi, à tes côtés, et tu ne seras pas mon mari, tu seras celui qui vit avec moi. Les seules promesses que nous pourrions nous faire, c’est de nous respecter l’un l’autre, de parler souvent, de faire l’effort de comprendre l’autre et de trouver ensemble des solutions pour vivre ensemble. Ce n’est pas un “Oui” devant un maire ou un curé qui réglera notre vie, c’est la confiance, le respect que nous aurons l’un envers l’autre. Tu vois ce paysage autour : c’est comme ça que je voudrais ma vie. »

Elle a dit tout cela d’un trait. Ils sont face à face, silencieux. Elle, étonnée encore de son discours ; lui, muet et ému devant tant de détermination.

Le temps s’était figé. Un vent léger venait caresser les mèches brunes de Madelaine et Jacques n’arrivait pas à quitter des yeux cette femme debout devant lui. Puis ce vent, tout à coup, lui fit prendre conscience du temps qui s’écoulait. Il tendit la main pour saisir celle de Madelaine et, doucement, leurs corps reprirent le chemin pour descendre vers le village. Pas un mot, juste des regards, des sourires comme un accord.

Au loin, le village se dessinait. La maison haute au milieu sur le rocher et, autour, les toits de tuiles serrés autour de l’église et de son clocher modeste. Les cyprès émergeaient ici et là, les figuiers dessinaient des formes plus courbes. En approchant, les odeurs du village se firent plus présentes. C’était la fin de la journée et les fenêtres laissaient passer les relents des repas. Des éclats de voix ici et là derrière une porte à peine fermée, un rire d'enfant s'échappant d'une fenêtre à l'étage. Le soleil s’était glissé lentement derrière la colline et laissait derrière lui des traces d’or. L’ombre gagnait et la vie semblait soupirer.

Madelaine et Jacques franchirent la porte de la modeste maison. Julienne et Jean étaient attablés. L’enfant leva les yeux vers sa mère et vers cet inconnu qu’il avait aperçu quelques heures plus tôt. Il se leva et se jeta dans les bras de sa mère. Madelaine sourit et demanda à Julienne de mettre une assiette de plus sur la table.

Ce fut aussi simple que ça. Jacques venait d’entrer dans la vie de Madelaine et de Jean