Nathalie Dewoitine

Madelaine - chapitre 1

(Ce texte est en cours d'écriture et je le partage par chapitre.) version audio (merci d'être indulgent, je fais au mieux avec les moyens du bord) :

Assise sur son lit, face à la fenêtre, elle semble vide de toute pensée. Rien ne s’exprime sur son visage. C’est juste un corps assis, là, presque sans vie. Ses yeux clairs semblent perdus, éteints ; ses lèvres fines n’esquissent aucune intention. Sa chevelure sombre repose sur ses épaules figées. Chaque parcelle de son corps n’a pas plus de vie qu’une chaise, une table ou un vase posé dans l’intérieur d’une maison vidée de ses habitants — partis en vacances, ailleurs, loin, et qui ont laissé la demeure en ordre, sans bruit, sans vie. Sa respiration est presque inexistante, indétectable pour qui observerait l’être assis dans cette pièce. Le blond du bois du lit, la couleur douce des draps pliés avec soin autour de la courtepointe fleurie sur laquelle est assise la jeune femme, laissent à penser que c’est un lieu tendre où la vie s’écoule proprement, sans colère, sans rage. Une chambre rangée aux tiroirs ordonnés, aux vêtements pliés avec soin, dotée d'une table pour accueillir les travaux sages. Au mur, le paysage d’une campagne aux courbes rassurantes. Rien ne laisse entrevoir ce qu’il se passe dans le cœur et la tête de ce corps qui semble absent du monde et qui reste désespérément posé, face à la fenêtre d’où l’on devine le gris du ciel de novembre.

Quelques heures plus tôt, la vie s’est tout à coup enfuie de ce corps.

La jeune femme était face à celui qu’elle aimait, un jeune homme grand, au sourire timide, aux manières étudiées. Ils s'étaient retrouvés comme convenu dans le jardin de la grande bâtisse de ses parents. Son regard à lui peinait à croiser le sien ; ses épaules lourdes, tout disait l’abandon. Elle l’avait vu de loin, elle avait deviné à son pas lent et hésitant que quelque chose était différent, mais les quelques secondes qui la séparaient encore de lui étaient pleines d’espérance, de croyance et de naïveté. Le geste de recul qu’il a eu dès qu’elle s’est approchée a brisé d’un coup son élan. Elle a écouté les mots maladroits, a senti son cœur se vider quand il a posé son regard sur elle — un regard froid, distant, qui la ramenait à sa naissance dans une petite maison sombre, à ses parents sans éducation et sans amour parce qu’on n’avait pas le temps, parce que c’était bon pour les riches, parce que chez ces gens-là, il y a des choses qui ne se font pas, qui ne se disent pas. Il a bredouillé des excuses où il était question de ses parents à lui, qui exigeaient, qui s’offusquaient, qui refusaient. Il était question de lui qui souffrait, mais qui n’avait pas le choix. Il était désolé. Sa voix semblait nouée, prête aux sanglots. Elle restait face à lui, un sourire figé sur les lèvres. Empêtré dans ses excuses, il ne voyait rien de ce qui se passait en elle. Un grand vide s’installait. Elle était seule, tout à coup. Son amour s’envolait, emporté par le vent d’automne ; cet amour qu’elle pensait si vivant, si brillant encore, se détachait d’elle comme la feuille d’un arbre se détache de la branche qui l’avait accueillie. Elle découvrait son amour recroquevillé, fripé, anguleux. Hier encore, tout était lumineux, chaud, doux, et son cœur timide s’enflait chaque jour d’un bonheur simple.

Les mots étaient tombés comme un couperet. Elle les percevait à travers le brouillard de son émotion ; ils donnaient tout à coup une couleur insupportable à ce qu’elle était. Hier, elle était une jeune femme méritante, courageuse, intelligente, qui avait fait un parcours sans faute. Elle avait travaillé sereinement toutes ces années, usant sur les bancs de l’école sa détermination à sortir de la misère à laquelle sa naissance la prédestinait. Des heures à tracer, à l’encre bleu nuit, des lettres aux courbes parfaites ; des heures à lire des pages de livres empruntés à d’autres, sous la lumière frileuse d’une bougie. Sans éclat, elle avait simplement appris, s’était cultivée, comme s’en étonnaient ceux qui l’avaient engagée comme préceptrice pour leur plus jeune fils. Ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, la rejetaient pour l’aîné. « Pas de notre monde » résonnait dans l’air soudain glacial. Un retour brutal aux mains sales de son père, à la voix trop forte de sa mère, à ses robes rapiécées qu’elle dissimulait comme elle pouvait, mais qui ne trompaient pas l’œil d’une dame de la bourgeoisie. Elle avait acquis des attitudes humbles, elle avait maîtrisé les accents trop marqués de sa voix. Elle avait discipliné tout son corps pour devenir une jeune femme respectable et hier, encore, dans les yeux de celui qui se tenait devant elle, elle était une jeune femme respectée. Respectable, oui, mais pas suffisamment pour entrer dans une famille bourgeoise.

Pour qui se prenait-elle, cette impertinente, à oser attirer leur garçon ? Jusqu’où irait-elle ? « Méfie-toi, mon fils, de ce genre de fille, elles sont prêtes à tout pour se faire épouser. J'espère qu'il n'est pas trop tard ? » Dans cette voix perçait la peur de la grossesse qu’une moins-que-rien est capable de provoquer pour embarquer un pauvre jeune homme sans défense vers une vie dont il ne veut pas. La bêtise tordant la lèvre de celle qui venait de parler révélait l’esprit étroit d’une femme apeurée.

Il n’avait pas besoin de raconter, elle devinait les mots prononcés. Elle savait l’attitude du père laissant sa femme dire ce qu’il n’osait formuler, lui confiant la basse besogne du reproche, la vulgarité de la peur. Il avait certainement pris la parole pour faire taire son épouse et emmener son fils dans le bureau afin de le raisonner, de lui expliquer la vie : « Ces filles-là, mon fils, amuse-toi avec si tu veux, mais ce ne sont pas des filles qu’on épouse. » Et lui, il avait écouté et, comme le chien qui rentre dans sa niche, il était allé dans sa chambre, avait séché ses larmes et avait commencé à se demander comment il allait le lui dire, un peu fâché contre elle. Pourquoi l'avait-elle séduit ? Que cherchait-elle ?

Tout ce rejet qu’elle sentait dans le peu qu’il bredouillait venait remplir son cœur d’un sentiment de honte, chassant à grands coups de balai les sentiments qui, la veille encore, la remplissaient d’espoir. Elle, si petite devant lui, devenait une chose laide, avide, pleine de vice, calculatrice.

Sans bruit, sans un mot, elle a tourné les talons et s’est mise à marcher. Un instant, il est resté à la regarder, sa main s’est tendue vers elle puis s’est relâchée. Il l’a regardée partir quelques secondes, soulagé qu’elle n’en demande pas plus. Finalement, ce n’était qu'un mauvais moment à passer.

Elle était retournée jusqu’à sa chambre, au dernier étage de la grande maison, sans regarder autour d’elle, comme si plus rien n’existait. Elle s’était assise sur le lit et, depuis, elle ne bougeait plus.

Au rez-de-chaussée, les regards gênés s’interrogeaient. Monsieur et Madame ne s’étaient pas concertés sur la situation. Était-ce à Monsieur ou à Madame de lui donner son congé ? Il fallait prévenir le petit, trouver une autre préceptrice, et cette fois-ci, on la prendrait plus âgée, moins jolie, ou pourquoi pas un garçon. On ne les y reprendrait plus.

Tout à coup, un bruit de porte, des pas dans les escaliers. Elle descend. Les parents se jettent des regards inquiets. Une grande inspiration de Monsieur donne le signal : c’est lui qui va parler, lui dire de rentrer chez elle. Il a préparé une enveloppe avec ses gages. Il prend déjà un air grave, les sourcils froncés par le reproche et le dos droit pour marquer la distance que cette effrontée a osé franchir. Quand elle arrive en bas des escaliers, face à lui, il comprend à son regard qu’il n’a pas besoin de parler. Elle prend l’enveloppe, les remercie d’une voix calme et posée, puis les salue. Elle sort de chez eux par la porte de service, celle par laquelle elle était entrée.

Sous ses pieds, le gravier blanc de l’allée grince et les feuilles des grands chênes semblent la narguer, allongées sur la pelouse impeccable. Pour quelques heures encore, elles se parent de leurs couleurs brillantes, de jaune d’or et de marron marbré. Demain, le jardinier leur rappellera, à elles aussi, que ce n’est pas leur place, et le râteau implacable les ramènera là d’où elles viennent : à la terre noire, celle qui nourrit le jardin.

Le premier pas que la jeune femme pose sur la route qui longe la bâtisse grise la dirige à l’opposé de son village natal.

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