Nathalie Dewoitine

L’homme escargot

Il marche à petits pas, des pas réduits par la vieillesse. Il traverse le village le nez vers le sol par précaution, dans une main une canne, le pantalon en toile fatiguée, le pull tout neuf — celui troué, les dames qui viennent chez lui l’ont changé en chahutant un peu : « Mais enfin, Monsieur Pierrot, il n’en peut plus celui-là, regardez celui-ci, il est beau, il vous va bien, vous allez faire des conquêtes ! — Oh, vous croyez ? » Un rien d’espièglerie au coin de l’œil fripé fait sourire la jeune femme.

Dans la lente marche pour traverser le village, celui ou celle qui l’interpelle pour lui dire bonjour doit attendre qu’il relève consciencieusement la tête pour capter son regard bleu voilé. Le sourire s’étire lentement et le bonjour rocailleux semble se tendre comme un fil vers l’interlocuteur. C’est un bonjour qui appelle une suite, la respiration suspendue, le temps que les mots se forment comme s’ils sortaient d’un fauteuil trop bas. Des phrases dites et redites sur le temps d’avant. Parler de ceux qui étaient là et qui sont tellement présents encore dans sa mémoire. Ce tas de souvenirs qu’il traîne sur les épaules et qu’il distribue à qui veut l’entendre, comme un trésor qui fait briller ses yeux clairs. L’interlocuteur écoute un instant, mais le corps est en position de départ. Le sourire de circonstance s’étiole, il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps. Au premier relâchement de la respiration, c’est l’échappatoire : « À bientôt, bon appétit ! »

Le vieil homme tourne la tête vers celui qui part puis reprend sa marche à petits pas vers le restaurant où l’attend celui qui, comme lui, a vécu le temps d’avant. Ils se repassent le film de leur époque, se racontent les nouvelles du coin : « Un tel a acheté la terre de la Martine. — Ah bon ? — Oui, il a dû payer ça cher, il s’est fait rouler c’est sûr. — Dimanche, y a un match de rugby à Mauvezin. — Oui, mais je ne sais pas si je vais y aller, la voiture je ne la prends plus que pour aller au marché. » Au bout de cinq minutes, il n’y a plus grand-chose à se dire, alors ils regardent ensemble les gens qui entrent en mangeant. Les ouvriers du coin, quelques touristes charmés par l’authenticité. Ces deux vieux font partie du décor et ça fait sourire ceux de la ville. En ville, on ne les voit plus, les vieux, ils sont dans des maisons fermées, alors ces deux papis assis à une table, un verre à portée de main et une serviette à carreaux rouge et blanc, ça fait voyager dans le temps.

Demain, le vieil homme escargot qui porte ses souvenirs sur son dos finira par ne plus pouvoir marcher, le poids des ans et des souvenirs sera trop lourd, le corps trop fragile. C’est dans sa chambre qu’il repensera à tous les moments de la vie qui étaient si chouettes, si extraordinaires, et de sa fenêtre, il verra encore le soleil se lever et se coucher inéluctablement. Il sait qu’il va partir, qu’un jour ses yeux bleus se figeront sur le coin de ciel derrière la fenêtre. En attendant, l'enfant qu’il était court encore dans la cour de l’école, la salle des fêtes résonne encore de son rire, les filles dansent encore et encore, les matchs de football avec les copains finissent toujours en rigolade au bistrot, la grosse maison au coin est encore une boulangerie où les gamins ouvrent grand les yeux devant les friandises.

Un jour viendra où l’homme s’éteindra définitivement. Posé sur un lit blanc comme un manteau oublié, son corps tout à coup léger dans les mains des professionnels partira rejoindre la terre. Une cérémonie pour rassembler ceux qui ont hanté les histoires de l’homme escargot, fantômes de sa vie ou cousins, neveux ou nièces éloignés réunis pour partager d’un mot ou d’un regard un instant de tristesse. Quelques bribes, quelques larmes autour de la fosse et puis chacun repart vers sa vie. Lentement, la nature effectuera son travail pour engloutir les bras qui ont serré tant d’amis, les jambes qui ont porté si longtemps et si loin, les épaules larges et fières devenues pesantes les dernières années, et de tout cela ne restera que les os, un long squelette marqué par les accidents de la vie.

Dans la mémoire de ceux qui ont croisé l’homme escargot reste l’essentiel de l’homme : son rire, son sourire, ses souvenirs racontés encore et encore, et les rigolades continuent de vivre dans les bribes qu’on se raconte dans les fêtes du village. L’ombre de l’homme escargot traverse lentement le village pour l’éternité.

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