Les tonkinois noirs - novembre 2025
Avril 2009. Un matin, le téléphone sonne dans la maison encore endormie. Il est tôt, trop tôt. Je cours dans les escaliers, le cœur battant. Les enfants sont là, il n’y a pas de raison pour moi de m’affoler, mais, un téléphone qui sonne à 6h du matin, c’est forcément un problème. La voix de mon frère, c’est papa, c’est grave, il est à l’hôpital dans le coma. Il a peut-être dit autre chose mais il me reste que ces mots. Ensuite les évènements s’enchainent sans que je comprenne tout à fait. Pascal, mon mari, me prend dans ses bras et dit que je dois y aller. Bien sûr, qu’il faut y aller. Je ne sais plus comment le voyage s’organise, qui prend les billets. Ma sœur arrive à la maison avec son mari, ses enfants aussi je crois. J’ai dû l’appeler peut-être, je ne sais plus. Son regard bleu au bord des larmes, au bord de quelque chose que je ne comprends pas et qui se bouscule dans nos regards à toutes les deux. Il y a de l’inquiétude et des mots d’espoir. On va y aller, il va se réveiller. C’est juste une mauvaise blague. Notre père est un homme espiègle. Il aime nous faire rire. Depuis notre enfance, il est régulièrement celui qui nous apprend les petites bêtises, celui qui fait le clown et qui œuvre avec un grand sens de l’humour auprès de ma mère souvent si naïve. J’ai un peu hérité de son humour, j’aime faire sourire et rire et j’ai souvent repris les blagues du 1er avril dont il était un adepte très malicieux. Lui a quelques grands chefs d’œuvres à son actif sur ce thème. Il a réussi à faire sortir ma mère en chemise de nuit en urgence pour aller répondre au téléphone à une époque où l’on ne l’avait pas dans la poche et pas même dans la maison. Une histoire d’un autre temps qui nous faisait sourire et qui lui provoquait un fou-rire monumental surtout quand ma mère en rajoutait en râlant contre lui. Alors cette histoire d’hôpital, de coma ça ne pouvait pas être autre chose, une blague. Il allait se réveiller et éclater de rire devant nos têtes. Au pire, c’était sérieux mais il allait se réveiller et reprendre sa vie. Comment sommes-nous arrivées à la gare ? comment sommes-nous montées dans le train ? Aucun souvenir. Le train part, ma sœur et moi sommes face à face. Nous essayonsde nous rassurer. Il est dans le coma mais ça va encore être un truc pour nous faire rire. Nous nous sourions, les yeux troublés par les larmes qui affleurent. Le voyage est long, Toulouse – Paris Montparnasse. Ensuite, nous avons un changement de gare. Gare de l’Est pour rejoindre les Ardennes, la gare de Charleville Mézières. Cette gare que nous connaissons bien qui nous a amenées plusieurs années durant jusqu’au lycée. Chaque matin, déversant une horde d’adolescents mal réveillés partant sous la pluie, la neige ou le soleil vers les lycées les plus proches. Les arrêts dans les bars, pour certains, prenant un lait-grenadine ou un café avec une clope avant de commencer la journée. Une longue file se déplaçant et puis se séparant entre le lycée Sévigné et ceux plus techniques. Les littéraires, les scientifiques dans l’un, les futurs techniciens de l’autre. Ma sœur est plus jeune que moi mais nous avons les mêmes souvenirs de cette gare. Elle a été aussi le lieu de mes premiers pas d’adolescente, de l’aînée, qui demandait l’autorisation d’aller à la ville en train pour faire les boutiques avec les copines. Les copines dans la Micheline rouge et blanche, habillées pour sortir en ville avec l’objectif d’aller chez Jeanteur, une sorte de Nouvelles Galeries de province où l’on pouvait essayer tous les parfums sans les acheter, notre argent de poche n’aurait pas suffi. Faire la rue piétonne deux ou trois fois, manger une gaufre ou une glace et, grande audace, entrer dans un café et commander un lait fraise, une grenadine ou un diabolo-menthe, alors qu’on avait promis de ne pas entrer dans ces lieux de perdition. Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce qui les effrayait. Nous avions l’impression d’avoir gagné une forme de liberté, d’affranchissement après de longues négociations avec nos parents et des promesses plus ou moins tenues. Nous rentrions en fin de journée, par le dernier train, fatiguées mais avec l’assurance naissante et timide de futures adultes dont nous adoptions l’attitude désinvolte. Le trajet Toulouse-Montparnasse prend du retard au fur et à mesure que le temps passe, nous comprenons qu’il va être compliqué d’attraper notre correspondance mais à notre arrivée, ma sœur est moi sommes persuadées d’y arriver. Lignes de métro, plans, nous courrons toutes les deux presque en riant. Nous voulons l’avoir ce train. On s’encourage. On va l’avoir, ce n’est pas possible autrement. Notre père nous attend pour se réveiller et se moquer de notre peur, de notre précipitation. Le métro ne va pas assez vite puis la gare de l’Est enfin. Nous cherchons le quai du bon train, il est là à quelques mètres et nous voyons le train s’élancer lourdement. Trop tard. Difficile d’expliquer à un conducteur de train et toute la horde de personnel à quel point, il est important de prendre ce train. Notre père devra attendre pour se démasquer. Je pense que c’est mauvais signe, que ce n’est pas peut être pas une blague cette histoire de coma mais je me tais. Je crois que ma sœur aussi pense la même chose. Nous nous taisons l’une l’autre, garder l’espoir est bien plus important pour l’instant. Nous cherchons l’horaire du prochain train. Mon père a un répit d’une heure avant de révéler la supercherie. Que faire dans une gare quand on a son père à l’hôpital ? Que faire de ce moment suspendu entre deux vies, celles de notre quotidien d’adultes et celle de nos parents, de nos souvenirs d’enfants, d’adolescents ? Une gare, ce n’est jamais vraiment un endroit où l’on demeure, on ne fait qu’y passer. Les seuls qui y vivent, ce sont les oiseaux, ces moineaux ou ces pigeons qui guettent la moindre miette de pain que les voyageurs laissent tomber de leurs manteaux. Certains sont audacieux et se plantent devant vous pour réclamer leur pitance. Les voyageurs occasionnels s’en amusent, les autres ne les regardent même plus, pas plus que ses hommes et femmes sans domicile qui vivent ici la journée, pour se tenir au chaud un peu, regardant une vie qui n’est plus la leur, les yeux baissés ou embrumés d’alcool. Ils sont devenus des ombres parfois étalées sur sol ou des groupes déviant les colonnes de voyageurs qui s’écartent sans vraiment savoir ce qui les rebute, la peur, la saleté, la différence. De temps en temps, l’un d’entre eux interpelle un voyageur, une voyageuse qui détourne le regard et continue son chemin. Rien, rien n’est prévu pour les voyageurs dont la vie est sur le point de basculer. Ici tout est fait pour celui qui attend l’heure d’arrivée ou l’heure de départ. Il y a des livres, des échoppes pour manger sur le pouce, et même des coiffeurs...Quelques années auparavant, j’étais entrée dans cette même gare chez un de ces coiffeurs, pour faire une surprise à mon amoureux qui m’avait quitté les cheveux en bataille le matin-même et qui m’avait retrouvé les cheveux courts en fin de journée. J’ai encore le souvenir précis de son regard étonné me reconnaissant à peine. J’aime bien cette histoire où j’ai changé de tête et mon homme de regard. Quelques années encore plus tôt, je passais de temps en temps dans ce même endroit, à une autre période particulière de ma vie où je partais rejoindre un amant au loin. Un amant pour oublier mon quotidien de jeune mère abandonnée. Une jeune femme qui avait besoin de s’évader, de se servir de son corps pour oublier, pour renaître plus forte et qui profitait de chaque expérience pour s’affirmer avec toutes ses complexités, forgeant son caractère en osant être plus que ce qu’elle était vraiment. Un rien bravache, un rien provocante mais dissimulant mal sa fragilité affective. J’y avais même laissé un baiser en suspens quelque part sous la verrière. Lors d’un voyage entre Toulouse et les Ardennes, j’avais longuement parlé avec un inconnu. Le temps avait alors disparu. C’était une rencontre. Il était fasciné par mon ventre m’avait-il avoué plus tard, mon ventre blessé, maltraité par un accouchement mal géré. J’étais ouverte à toute rencontre à cette époque. Nous nous sommes raconté nos vies, nos expériences oubliant les autres passagers qui ont dû subir nos histoires, nos fous-rires. Nous ne nous quittions pas des yeux. Les mots coulaient de source. Une complicité s’installait. Il m’avait accompagné jusqu’à cette gare, nous nous sommes dit au revoir comme deux amis, moi sur les marches de train, lui sur le quai puis je suis allée m’installer, chercher ma place numérotée. Par la fenêtre, je l’ai vu me faire signe de revenir comme si j’avais oublié quelque chose. Je suis revenue, on s’est souri, échangé nos numéros, nos adresses. Il y avait un baiser dans l’air mais il est resté là entre nous, empêtrés dans nos situations, dans nos obligations. Lui devait partir travailler et retrouver sa fiancée, moi je partais oublier ma vie dans les bras d’un amant éphémère. Cette gare ne m’était pas inconnue et voilà que je m’y retrouvais de nouveau mais cette fois avec ma petite sœur, chacune la peur au ventre à l’idée de ce que nous allions trouver en arrivant et faisant semblant de croire à cette dernière facétie de notre père. Nous avons décidé de marcher, incapables de rester en place. Les boutiques de cadeaux paraissaient tellement dérisoires. Le ballet des voyageurs en partance ou en arrivée créait un mouvement de vie implacable. Les hommes ou femmes d’affaires, les familles qui se retrouvent, les voyageurs seuls, fermés sur eux-mêmes, concentrés sur leur plan ou en train d’appeler un taxi, un ami. Nous déambulons, le cœur muet, le regard un peu perdu, notre père est là avec nous et au détour d’une allée, un magasin de chocolat. Ma sœur ouvre grand ses yeux, illuminés de gourmandise, le même regard que mon père, et si on en prenait, on l’a bien mérité, non ?, et le chocolat, ça fait du bien pour le moral. La gourmandise c’est une sorte d’héritage, c’est presque un hommage à notre père, alors oui, on l’avait bien mérité. Notre course éperdue jusqu’à ce quai et ce train qui nous trahissait, justifiait bien un peu de douceur. Qui sait on pourra partager avec lui ce qu’on ne mangera pas. Une jolie boutique, des chocolats à des saveurs variées et nombreuses qui s’étalent. Il faut choisir. J’en repère un, le tonkinois noir, c’est drôle à prononcer et surtout, il est fourré à la bergamote, j’adore la bergamote. Va pour le tonkinois noir. Une fois le ballotin plein, nous nous installons sur un banc et nous dégustons nos chocolats. Enfin, moi je me contente du tonkinois noir. Quel drôle de nom, quel rapport avec la bergamote, aucun certainement mais ça me fait sourire, ce nom et ce n’est pas facile à articuler. Je me vois déjà dire ça à mon père, prends un tonkinois noir, en écorchant les mots. La dyslexie, c’est ma coquetterie, ma différence. Je garde le souvenir de mes parents convoqués par ma maîtresse qui leur annonce une anomalie, j’ai écrit mon nom de famille à l’envers, en miroir. Personne n’y comprend rien. Elle doit avoir un souci cette petite et puis le souci a été oublié et même si je ne sais pas toujours bien où se trouve la gauche et la droite, je me mets à écrire normalement. J’ai des soucis parfois avec les syllabes, aussi avec les chiffres mais bon, rien de bien grave et puis, c’est un moyen de faire sourire mon père. Le chocolat nous ramène à notre corps, au plaisir, en ce moment étrange où nous sommes toutes les deux ailleurs, entre deux mondes. Celui de nos vies dans le Sud-Ouest de la France et celui de notre famille de naissance dans l’Est. Une pause entre sourires et inquiétude que nous masquons derrière notre dégustation. Nous avons dû parler de tout et de rien, surtout de rien d’important, des futilités et puis le train est arrivé et nous y sommes montées. Je ne me souviens pas très bien du trajet, ni de sa durée, ni des gens autour de nous. Je me souviens de l’arrivée, de ma mère si petite à côté de son fils, mon frère, de leurs regards éperdus sur le quai. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Ensuite, il y a eu l’hôpital. Ma sœur et moi de chaque coté du lit, mon père branché à des machines pour respirer, du personnel soignant discret. Il y a eu la promesse d’aller à Vienne avec lui, voir ce satané concert de noël qu’il écoutait chaque année et qu’il passait sur des cassettes dans la voiture pour nos longs trajets de vacances. Nous a-t-il entendu ? Nous sommes partis ce soir-là, le laissant dans ce lit entouré de machines bruyantes, avec l’espoir infime que demain il allait se réveiller, que demain, il ouvrirait les yeux, que demain, ce serait un autre jour. Je n’ai aucun souvenir de cette nuit, je ne sais pas dans quelle chambre j’ai dormi dans cette maison de mes parents qui n’avait jamais été la mienne. J’étais partie trop tôt de leur vie. J’avais à peine 18 ans quand je ne suis pas revenue du sud, des vacances, les laissant derrière moi pour construire ma vie ailleurs avec l’excuse implacable de l’amour. Celui qui vous emmène ailleurs, celui qui vous propulse dans un autre avenir que celui tout tracé d’une jeune femme née dans une vallée des Ardennes. Le lendemain, après une longue discussion avec l’équipe médicale, leurs phrases au ton mesuré pour dire les dégâts de l’hémorragie cérébrale et la probabilité infime qu’il se réveille, avec ma mère, face aux médecins, nous faisons face à la réalité de la situation. Nous avons écouté, posé des questions et nous avons compris qu’il n’y avait pas d’espoir, que nous n’irions pas à Vienne pour le concert du nouvel an et que plus jamais nous n’écouterions ses cassettes dans la voiture. Ma mère parlait vite, saccadé. Elle comprenait qu’il n’y avait plus rien à faire, que c’était grave. Moi, j’avais les mâchoires serrées, le sang avait quitté mon cœur. La décision était prise, il allait être débranché et avec mille précautions, l’équipe médicale nous a demandé notre avis sur le don d’organes. Cela coulait de source et pour ma mère et pour moi. Mon père aussi l’aurait souhaité même s’il pensait qu’il n’avait pas grand-chose à laisser de bon dans son corps abimé par les excès de graisse et les marques des douleurs de la vie. La décision était posée, il a fallu l’annoncer à ma sœur, à mon frère, à la famille. Qui ? comment ? aucune idée, les choses se sont faites naturellement. Il n’y avait aucune surprise, c’était comme déjà écrit. Mon père partait. Puis il y a eu l’arrivée de la famille proche, ses frères et sœurs. Je ne me souviens pas les avoir tous vus. Le seul dont je me rappelle, c’est mon oncle Daniel. Dans l’ascenseur, son regard, le même que celui de mon père. Ma sœur en a eu un mouvement de recul en le voyant. Ce regard, celui que nous avions tant espéré elle et moi, celui de mon père devant nous, content de son effet de surprise. Une fois seule, dans le couloir de l’hôpital, je suis retournée voir les médecins et j’ai posé des questions sur le déroulement des choses pour mon père. Je ne me rappelle pas de mes questions, j’ai juste la musique douce des paroles rassurantes des réponses. J’étais là devant eux et ils m’expliquaient une fois encore ce qu’il allait se passer. Ils appelleraient si jamais il y avait transplantation. J’ai écouté dans un état de demi- conscience. J’avais besoin de ce temps pour écouter encore, comprendre que ce n’était pas une erreur, que mon père était parti. Ensuite, il a fallu partir de l’hôpital, laisser l’équipe médicale faire ce qu’il y avait à faire. Retourner à la maison, manger, dormir, ma sœur appelait les amis, la famille lointaine. Je ne me souviens pas de ce que je faisais. Je ne pleurais pas, j’ai dû faire des gestes simples du quotidien. La nuit est tombée ma sœur et ma mère se sont couchées, moi, je ne pouvais pas dormir, je suis restée sur le canapé, celui ou mon père dormait souvent assommé par l’écran de télévision. Je me suis installé là, toujours sans larmes. Ma sœur et ma mère à l’étage, chacune dans sa chambre. Dans la nuit, allongée sur le canapé de mon père devant la cheminée éteinte, incapable de dormir, il y a eu ce coup de fil, l’hôpital qui appelait pour prévenir qu’ils prélevaient les reins de mon père. Finalement il y avait de quoi aider quelqu’un quelque part. Mon père aurait été content de cette nouvelle. Voilà, mon père était mort complétement. Puis, il y a eu la suite normale, l’organisation des obsèques, le choix du cercueil, de l’urne. Tout ça fait dans un espace-temps d’un autre monde où le choix du bois, d’une couronne, de musiques, de lieux de cérémonie s’enchaine presque naturellement alors que tout vous semble inconnu. Un prêtre ouvrier, sorti de la vie de mon père d'une époque où il n’était pas mon père mais un jeune homme d’un petit village ouvrier des Ardennes, est venu pour préparer la cérémonie. Un homme qui tenait à accompagner ce jeune devenu homme, avec une célébration modeste à hauteur de son engagement : une simple messe, un hommage. Il m’a chargé d’écrire quelques phrases pour parler de mon père, de l’homme qu’il était pour nous. J’ai parlé de son rire, de notre chagrin un peu mais surtout de son rire qui allait nous manquer. Ce texte, j’aillais devoir le lire pendant la cérémonie devant mes tantes, mes oncles, mon frère, ma sœur, ma mère, toute la famille et tous ses amis. Ils sont arrivés tous pour l’heure et j’étais là debout, sur mes talons hauts. J’avais eu besoin de me sentir plus grande. J’avais aussi acheté un cœur en verre rouge pour me mettre autour du cou, une coquetterie peut être déplacée mais ça m’était égal. Je voulais être présentable pour faire honneur à mon père. J’ai accueilli les uns et les autres comme si cette chapelle était ma maison. Je me souviens avoir fermé la porte de la chapelle seule, une fois que tous y étaient entrés. Le cercueil était là, à quelques pas de moi. C’était une sensation étrange que de savoir que le corps de mon père reposait là dans cette boite. J’ai dit les phrases que j’avais écrites dans le silence et le recueillement de tous, chacun se débrouillant avec ses larmes. Les uns en les refoulant, les autres, en les dissimulant. Ma mère, près de son fils, pleurait. Ensuite, il y a eu la crémation dans un endroit tellement étrange, tellement vide de sens. Ce fut long et sans intérêt. Ensuite, il y a eu la réception que ma mère avait souhaité dans la salle des fêtes (sic) du village. Sont arrivés les cousins d’ici et d’ailleurs. Tous se sont mis à table, j’allais de l’une à l’autre, recevant les sourires de ceux qui étaient contents de me voir et qui avaient déjà oublié la peine du jour. Répondant aux questionnements des uns sur les autres parce qu’il y avait deux familles, celle de ma mère, celle de mon père et pendant toutes ces années, elles ne s’étaient pas fréquentées. J’assistais à cette réunion de famille comme spectatrice, je n’étais ni de l’une, ni de l’autre. J’étais la fille de mon père, la première née, celle désirée. Les autres n’avaient rien à voir avec moi sauf ma fille, ma Pauline, la première petite fille de mon père et qu’il adorait. Les jours qui ont suivi sont passés sans que j’en garde trace. Qui a rangé, nettoyé la salle des fêtes, qui a géré les couchages des uns et des autres, aucun souvenir. Je suis restée avec ma mère un mois, un mois pour l’aider à accepter d’être seule maintenant dans cette maison, jusqu’à ce qu’elle se sente prête et que ma présence finisse par lui peser. Je suis revenue, certainement en train, je ne m’en souviens pas. La vie a repris son cours avec ce manque certains jours, cette absence insupportable dont on sait qu’elle ne s’arrêtera pas. Mon père ne jouerait plus à cache-cache avec moi, il n’apparaitrait plus en riant au bout du couloir. Nous avons répandu ses cendres dans un vallon des Corbières qu’il aimait et que j’aime. Mon père est mort et me reste le goût du tonkinois noir et de la saveur de la bergamote pour me souvenir de ce voyage particulier, de cet espace entre deux trains. Une escale entre deux vies et un retour à une vie à jamais différente.