L'automne
Les feuilles noires du prunus roulent à peine à terre, le vent les pousse comme la main d'un homme lance le départ maladroit de l'enfant sur son premier vélo. Au coin de l'école du village, le majestueux figuier commence à se pâmer ; les fruits lourds ont été ramassés, restent quelques petites figues fraîches dissimulées derrière les grandes feuilles qui jaunissent. Elles ont échappé à la gourmandise des passants, trop fermes pour les promeneurs du dimanche qui s'étaient aventurés près de l'école. Le lavoir, vide et sec, semble dormir sous le ciel d'automne. L'automne, qui était arrivé quelques jours plus tôt à grands coups de vent, s'installe vraiment. La chaleur de l'été était encore présente et hésitait à partir, comme une voisine qui s'attarde sur le palier de la porte et qu'on écoute en souriant tout en songeant à ce qu'il reste à faire, attendant le moment de fermer enfin la porte après un dernier au revoir qui s'évanouira au son de la porte qui claquera lourdement. Dans les rues, les effluves des rôtis du dimanche suivent la course du vent, caressent les pierres taillées, glissent le long du mur de l’église et se dispersent dans le ciel gris.
Derrière les murs, la vaisselle s'active, les tables s'agrandissent, on sort les nappes, les verres en cristal. Le matin paresseux du dimanche est presque oublié et on attend la tante et l'oncle, les cousins qui sont sur la route, qui viennent de loin peut-être, ou alors ce sont les enfants, les grands, qui ont commencé leur vie d'adulte depuis peu. Ils sont attendus, inconscients de ce qu'ils éveillent chez les parents qui les voient revenir différents, remplis de leur propre vie, loin d’eux. Les sourires se reconnaissent, les joues s'embrassent et, l'émotion passée, les voix s'affirment et détournent des gorges qui se nouent, des cœurs qui se serrent face aux traits enfantins qui restent encore dans un sourire, derrière une mèche de cheveux ou une intonation de voix : « La route était bonne ? », « Il y avait du monde ? ». Ces petites phrases qui semblent ne pas dire l'essentiel, elles remplacent les mots tendres, inquiets ou maladroits. Les réponses tout aussi convenues permettent de s'affirmer, de chasser les sentiments complexes qui s'éveillent et oscillent entre ce qui reste d'enfance en chacun et le besoin de montrer l'homme ou la femme naissant. Il faudra un peu de temps pour que la veste s'assouplisse, que le canapé des parents redevienne celui des adolescents et que, le temps d'un dimanche, tous se plongent dans une vie qui s'efface doucement mais dont les bons moments sont restés gravés dans la mémoire familiale. Dans la cuisine, un fils prendra le temps d'une confidence à sa mère ; dans le salon, un autre éclatera de rire aux mauvaises blagues de son père. Une fille débarrassera la table, répétant les gestes familiaux. Un nouveau venu observera cette famille pas encore la sienne, un peu étonné de se trouver là, de découvrir ce qu'il ne savait pas et pensera peut-être à sa propre famille, à ses propres dimanches.
Dans la maison d'à côté, une vieille dame recroquevillée dans un fauteuil regarde le téléviseur pour oublier le temps, pour oublier la solitude, ne pas penser à ce temps d'avant qui lui fait des coups au cœur quand elle se prend à y penser. Son corps épuisé ne supporte que le confort du fauteuil et peine à se lever pour aller jusqu'au lit. L'infirmière passera demain matin ; aujourd'hui, c'est dimanche, il faut bien que les gens se reposent. Elle n'a besoin de rien de plus qu'un fauteuil, un téléviseur, de quoi boire pour prendre ses médicaments. La photo de son mari s'ennuie sur le buffet où sont rangées les assiettes du dimanche. Elles ne servent plus à rien, elles font sourire les aides à domicile quand elles passent pour entretenir la maison, une fois par semaine. Toutes ces années, enfermées dans le grand buffet en chêne, elles ont fait les beaux jours des fêtes, des visites de la famille, des amis. La vieille dame a bien essayé de les donner aux enfants : « Prenez-les, elles ne me servent plus, qui voulez-vous qui vienne ? Et puis de toute façon, je n'ai plus la force de cuisiner. » Mais rien n'y a fait, les enfants lui ont dit qu’ils n’en avaient pas besoin. Ça les rassure peut-être de savoir qu'elles sont encore là pour tenir compagnie à leur mère. Tout un décor qui leur permet de penser que rien ne change vraiment et fige un bout de leur enfance. Il y a bien longtemps qu'ils ne viennent que pour régler des problèmes, mettre en place tout ce qu'il faut pour que leur mère soit au mieux dans sa maison qu'elle ne veut pas quitter. Eux aussi vieillissent, eux aussi font face inexorablement à la distance de leurs enfants. La vie ne s'arrête pas, chaque instant courant après l’autre, et on finit par s'asseoir dans un fauteuil toute la journée en attendant que le dernier souffle s'invite enfin, en priant que ce soit le plus doucement possible, en rêvant de quitter le monde sans souffrance, sans embêter les enfants... Ne pas faire de bruit, partir tranquillement et même sans y penser. L'écran s'affole, le monde continue sa course folle et le clocher de l'église rappelle à tous qu'il est l'heure du repas du soir.
Les voitures se remplissent et les enfants repartent, soulagés un instant de laisser derrière eux une vie qui n'est plus la leur mais qu'ils seront heureux de retrouver la prochaine fois. Déjà ils oublient, déjà ils pensent à leur lendemain... Le dimanche se termine, la vaisselle retourne dans les placards, les cœurs soupirent et les sourires s'éteignent lentement. Dehors, la nuit est tombée et les feuilles du prunus roulent à peine à terre, poussées par le vent, comme la main du père lançant son enfant sur son premier vélo…