Nathalie Dewoitine

De l'eau - 2025

« De l'eau », dit une petite voix derrière des boucles brunes.

« De l'eau ».

Maman, soudain, s’est figée. Elle vient de parler.

Ce texte a été écrit pour "le Cadavre exquis illustré" 2026 sur le thème de l'eau. Il a fait l'objet d'une exposition des extraits illustrés par les illustrateurs et les participants aux ateliers dans les médiathèques du Gers.

« Tu veux de l'eau ? »

Jeanne tend à sa mère son gobelet vide.

De l’eau, oui, c’est bien ça.

Elle vient de dire ses premiers mots. Sa mère n’en revient pas. Un peu tremblante, elle prend le gobelet et le remplit.

Les yeux de l’enfant, impatients, suivent ses gestes. Elle saisit le gobelet et boit.

Pour elle, tout est normal ; pour sa mère, c'est un bouleversement : sa petite, son bébé vient de parler.

« Chéri, la petite vient de demander de l'eau ! — Comment ça, elle a demandé de l’eau ? Elle a parlé ? — Oui. »

Ils se regardent en souriant et Jeanne les regarde tout en buvant.

« Jeanne, tu veux de l'eau ? » dit maman doucement en articulant.

Les deux adultes observent l’enfant en souriant et attendent.

Jeanne regarde ses parents, comprend qu'il se passe quelque chose, laisse le gobelet un instant et dit : « De l'eau », en montrant son verre.

« Ça alors… elle parle », dit son père.

Ils rient tous les deux. L’enfant les regarde, reprend son verre et boit, puis dit : « De l'eau ».

Les deux jeunes parents sont tout émus d’entendre la voix de leur petit bout de chou. Ils appellent les grands-parents et racontent la scène.

L’émotion circule de parents à enfant et d’enfant à parents. Tout le monde sourit.

Ses premiers mots : « De l’eau ». La pluie

Aujourd’hui, il pleut. Jeanne a le nez collé à la fenêtre. Elle tend la main vers l’extérieur : « De l'eau ! »

« Oui, ma chérie, dit maman, il y a de l'eau dehors, c’est la pluie. »

Jeanne court vers l'entrée. Elle sort du carton à chaussures deux magnifiques bottes en caoutchouc. Elles sont rouges avec des pois noirs. Son père les a ramenées il y a quelques jours. Jeanne voulait les mettre tout de suite, mais maman a dit : « On les mettra quand il y aura de la pluie. »

Jeanne n’a pas oublié, la pluie est là. Elle prend ses bottes, les place devant ses pieds, s'assoit au sol et attend ses parents.

Maman sourit, elle se souvient des sorties sous la pluie avec sa grand-mère. C’est elle qui lui avait appris à sauter dans les flaques d’eau.

Impers et bottes volent dans l’entrée et les voilà tous les trois dans la rue. L’enfant s'arrête devant une première flaque : « De l’eau ! »

« Oui, ma puce, c'est de l'eau, tu peux y aller ! »

Mais la petite ne bouge pas. Alors sa mère avance et tape du bout du pied, l’eau vole en gouttelettes autour de Jeanne. La petite regarde ses parents qui sourient.

« Allez, à toi, vas-y ! » Et Papa, lui aussi, tape du pied dans l’eau.

La petite tape du bout du pied, ça fait du bruit. Les deux adultes se mettent à trépigner dans la flaque, leurs yeux brillent. Jeanne regarde ses pieds et ceux de ses parents, l’eau se trouble et s’envole autour d’eux.

« Regarde, là-bas, une autre flaque plus grande ! »

L’enfant s'élance, ses mains dans celles de ses parents. Ils la soulèvent en riant jusque dans l'étendue d'eau.

« Regarde, ma chérie, l'eau de pluie, elle vient de là-haut. » Maman montre les nuages dans le ciel.

L'enfant lève la tête. Des petites gouttes lui tombent sur le visage comme des milliers de petites étoiles, elle plisse les yeux et son rire éclabousse le ciel. Vite, une autre flaque !

Bientôt, les bouclettes qui s’échappent d’une capuche s’étirent, délivrant des gouttes d’eau. Il faut rentrer, ranger les bottes en caoutchouc, les impers et sécher les bouclettes rebelles. L’heure du repas arrive.

Jeanne est à la fenêtre, le nez collé à la vitre, elle regarde l’eau qui tombe et les nuages qui passent. Le bain

C’est l’heure du bain. Papa prépare la salle de bains pour Jeanne. Un peu de chauffage, une grande serviette douce pour la sécher, et il fait couler l’eau à température idéale pour la demoiselle pendant que maman la déshabille.

Jeanne court jusqu’à la salle de bains et se penche vers la baignoire. Elle regarde le robinet et tend un doigt : « De l’eau. »

« Oui, ma chérie, c’est aussi de l’eau. »

Il porte la petite et la dépose tranquillement dans le bain. Jeanne frissonne. Ce soir, surprise dans le bain : il y a de la mousse. Jeanne regarde, les yeux grands ouverts, les bulles blanches autour de ses jambes, puis regarde son père.

« C’est de la mousse, ma chérie, c’est du savon », et il lui en met un peu sur le bout du nez. C’est doux et son père semble trouver ça amusant. Il y en a beaucoup autour du robinet qui continue de couler. Jeanne met sa hand sous le filet d’eau. C’est doux et chaud.

« De l’eau. »

« C’est l’eau du robinet, ma chérie », explique Papa en arrêtant l’écoulement de l’eau.

Jeanne fronce les sourcils.

Papa la regarde, il prend un gobelet du bain et il verse l’eau sur la petite. « Tu peux le faire, toi aussi. »

Jeanne attrape un petit arrosoir, le remplit et verse l’eau. Elle regarde la petite pluie qui tombe à la surface du bain. Elle recommence pendant que Papa tente de la savonner puis de la rincer.

Jeanne ne veut pas sortir du bain. Son père ouvre la bonde : « Regarde, l’eau s’en va. »

Jeanne observe l’eau qui s’enfuit vers le disque argenté. Bientôt, il ne reste plus rien dans la baignoire.

« De l’eau ? »

« Oui, l’eau est partie. Maintenant, il faut sécher le bébé », dit son père.

Une fois séchée et habillée, Jeanne court jusqu’à sa chambre : un dernier biberon avant de dormir dans les bras de maman. Jeanne, le regard ailleurs, pense à l’eau. La pluie, le robinet, son verre d’eau. Ses yeux se ferment doucement.

C’est l’heure du rêve. De l’eau ?

Jeanne court dans l’appartement. Ce matin, ses parents s’agitent. Il se prépare quelque chose. Maman la regarde en souriant :

« Aujourd’hui, ma chérie, on va à la plage, il va falloir s’habiller et prendre la voiture. Tu verras, ce sera chouette ! Tu peux prendre le cadeau de Nanou. »

Jeanne sait où est le cadeau de Nanou. Il est rangé dans le placard de sa chambre. Il y a un seau, une pelle et des objets colorés. Jeanne les apporte à sa mère et attend qu’on lui mette ses chaussures.

Papa est en train de remplir une grosse boîte où il range des choses à manger.

« Jeanne, on va aussi prendre ton maillot de bain et il faudra mettre de la crème pour le soleil », dit Maman.

Jeanne n’aime pas trop le siège auto mais, aujourd’hui, ce n’est pas comme d’habitude. Il lui tarde de voir ce que c’est que « la plage ». Après quelques minutes de route, ses yeux se ferment. Bercée par le rythme de la route, la petite s’endort.

« Jeanne, on est arrivés. » L’enfant ouvre les yeux et c’est d’abord l’air qui s’engouffre dans la voiture qui l’étonne. Ça sent quelque chose de nouveau.

« Regarde, là-bas, c’est la mer », dit Papa.

Jeanne regarde et voit un long trait bleu qui semble bouger. Le sol paraît étrange. Papa veut la poser, mais Jeanne ne veut pas.

« C’est du sable, ma chérie, regarde, on peut marcher dessus et c’est doux. »

Maman a les pieds nus. Jeanne est étonnée. Elle veut enlever ses chaussures. Une fois sur le sable, Jeanne observe ses pieds : ça colle un peu.

« Viens voir la mer ! » Jeanne court vers son papa. Elle aperçoit la ligne bleue qui se rapproche.

« Attends, Jeanne, attends ! » Mais Jeanne continue sa course. Elle arrive devant la ligne bleue et l’enfant tout à coup se fige, impressionnée. Elle fait quelques pas en arrière et retrouve les bras de ses parents.

« Viens. » Papa lui montre qu’on peut y mettre un pied.

Jeanne ne bouge pas, elle regarde l’eau qui avance et recule. Son père semble tranquille malgré le mouvement. Maman avance elle aussi.

« Regarde, Jeanne, c’est de l’eau. »

Jeanne lève les yeux vers ses parents : « De l’eau ? »

Jeanne est debout face aux vagues. Elle hésite, le bruit et le mouvement l’inquiètent.

Maman sort de son sac un jouet, une tortue avec un petit chapeau blanc que Jeanne aime beaucoup. Maman prend la tortue, la met dans l’eau et la fait rouler.

Jeanne prend la ficelle et commence à faire rouler sa petite tortue. Progressivement, elle ose mettre les pieds dans l’eau. C’est froid. Jeanne sent ses pieds s’enfoncer dans le sable, elle lève les pieds.

« C’est normal, ma chérie, c’est l’eau qui fait ça », dit Maman.

Papa l’éclabousse et Jeanne rit, même si ça lui fait toujours un peu peur. La petite famille joue plusieurs minutes.

Maman dépose une serviette sur le sable. Papa ouvre un parasol et sort la nourriture de la glacière. L’enfant, entourée de ses parents, mange devant l’eau. Le vent vient lui coller les cheveux sur les joues. Le soleil fait plisser ses yeux.

Jeanne a soif et demande de l’eau. Maman lui tend son gobelet. Jeanne se lève et va vers la mer. Elle veut remplir son gobelet.

« Non, ma chérie, pas cette eau. Elle n’est pas bonne à boire. » Maman lui verse de l’eau de la bouteille.

Jeanne ne comprend pas. Pourquoi ne pourrait-elle pas boire l’eau là-bas ? Elle vide son verre et se précipite vers les vaguelettes. Elle se penche, remplit son verre à moitié d’eau et à moitié de sable.

« Jeanne, non ! » Maman vient de lui enlever le récipient des mains. « Non, tu ne dois pas boire cette eau ! » Elle lui rince le verre et le lui remplit de nouveau avec la bouteille. « C’est celle-ci que tu peux boire, l’autre n’est pas bonne pour toi. »

Jeanne revient avec sa mère sous le parasol. C’est comme l’eau du bain, elle ne doit pas la boire. Pourtant, c’est la même eau.

Ce soir-là, Maman lui donne un nouveau livre. Jeanne reconnaît le sable, la mer. Maman lui montre des animaux, des poissons avec des couleurs : « Ça, c’est une baleine. »

La baleine semble lui sourire et elle a l'air toute douce. Maman dit qu’elle vit dans l’eau. Alors ça, c’est une histoire incroyable : il y a des animaux qui sourient et qui vivent dans l’eau !

Cette nuit-là, les rêves de Jeanne sont remplis d’eau, de tortues et de baleines. La neige

Le temps et les nuages passent. Jeanne grandit, parle de plus en plus. Les pluies d’automne ont fait des petits bonheurs de clapotis dans les flaques. Les feuilles ont pris des couleurs intenses avant de disparaître.

Jeanne est devant la fenêtre de la maison et observe les capuches qui courent, les chiens en laisse qui tirent un maître ou une maîtresse emmitouflés, des adolescents qui rentrent du lycée, le sac à dos fatigué.

« Ils annoncent de la neige pour ce soir. Il va falloir ressortir les manteaux d’hiver. » Il y a quelques jours, maman a aussi sorti de nouvelles bottes pour Jeanne et elle a aligné dans l’entrée de grosses bottes pour Papa et pour elle.

Papa arrive en voiture et Jeanne se précipite vers l’entrée : « Papa ! »

Dès que la porte s’ouvre, elle se jette dans ses bras.

« Il neige », dit Papa à Maman.

Ils se dirigent vers la fenêtre avec la petite dans les bras.

« Regarde Jeanne, là ! »

Jeanne observe, mais ne voit rien.

« Regarde là-haut. »

Elle lève la tête : oui, il y a quelque chose qui tombe du ciel. Des petits pétales blancs.

« C’est la neige, ma chérie. »

Jeanne veut sortir, elle veut toucher ce qui tombe du ciel et qui ne ressemble pas à la pluie. Elle court dans l’entrée, s’assoit au sol et attend qu’on lui mette ses chaussures.

« Bon, d’accord, dit Papa, on y va, mais pas longtemps parce qu’il fait froid. D’accord, bébé ? »

Une fois dehors, elle lève les yeux au ciel et reçoit quelques flocons sur le bout du nez. Elle regarde son père, étonnée. C’est drôle, c’est mouillé.

« De l’eau ? » interroge Jeanne.

« Oui, ma chérie, c’est de l’eau aussi. » Plus de neige

Jeanne, à la fenêtre du salon, regarde la pelouse qui se couvre d’un léger film blanc. La neige qui s’étale donne à la rue une nouvelle couleur.

Le lendemain matin, à peine réveillée, la petite court à la fenêtre. Elle ouvre grand les yeux, tend le doigt vers l’extérieur. La pelouse, le trottoir et la route, tout est recouvert d’une couche blanche : « De l’eau ! »

« C’est la neige, ma chérie. Il y a de la neige aujourd’hui, il fait froid dehors. »

« Neige », dit Jeanne.

« Oui, c’est ça, neige », dit Maman en lui donnant son biberon de lait.

« Du lait », dit Jeanne en montrant la neige.

« Non, c’est de l’eau. La neige est blanche comme le lait, mais c’est de l’eau. »

Jeanne fronce les sourcils, prend le biberon et boit. Assise sur le canapé, elle observe la neige.

Quelques jours plus tard, la neige est de plus en plus présente. Bottes, écharpes, bonnets, manteaux sont devenus un rituel à chaque sortie. Le froid pique les joues de la petite Jeanne, le bout de son nez rougit derrière son écharpe. Les sorties sont plus rares.

« Parc », dit Jeanne.

« Non, ma chérie, on ne peut pas y aller, il fait trop froid, c’est gelé. »

Papa dit : « Demain, on ira à la patinoire. »

Jeanne ne sait pas de quoi il s’agit mais, à voir ses parents sourire, elle se dit que ça doit être aussi bien que le parc. La glace

Le lendemain, Jeanne voit ses parents se préparer. Chouette, on sort ! Elle court mettre ses bottes et décroche son manteau : « Manteau ! »

« Oui, ma chérie, on met le manteau, on va à la patinoire, Papa a pris la luge pour toi. »

La luge ?

Elle regarde par la fenêtre, elle voit Papa mettre dans la voiture un objet long et vert.

Jeanne et ses parents arrivent devant un parc.

« Parc ! »

« Oui, oui, c’est un parc, ma puce, mais ce n’est pas comme d’habitude. Regarde, tu vois, il y a de la neige partout et là-bas, c’est la patinoire. »

Jeanne regarde au loin et voit des bonnets qui semblent glisser derrière une barrière.

Papa sort le long objet vert que Maman appelle luge. Les parents installent la petite. Jeanne se sent comme dans la poussette, mais c’est beaucoup plus bas. Maman ajoute une couverture sur ses jambes.

Papa tire la luge et Jeanne découvre qu’elle glisse sur la neige. C’est amusant. Les parents ont l’air tellement contents. Ils arrivent devant la patinoire et Jeanne voit une grande étendue d’eau, et surtout elle voit des personnes qui semblent courir sur l’eau.

Papa sort de son sac de drôles de chaussures, les enfile, puis il s’élance sur la patinoire.

Alors ça, c’est incroyable : Papa glisse sur l’eau !

« De l’eau ! » dit Jeanne.

« Oui, c’est de l’eau, bébé. C’est de l’eau gelée. De la glace. »

De l’eau gelée pour glisser, de l’eau blanche comme du lait pour glisser aussi. C’est vraiment étonnant, l’eau. Les larmes

Aujourd’hui, rien ne va. Jeanne s’est réveillée les sourcils froncés, les joues enflammées. Elle a entassé dans ses bras tous ses doudous, Doudou Lapin, doudou couverture, et s’est blottie dans son coussin préféré pour boire son biberon. Elle a rejeté les câlins de Maman et de Papa. À la garderie, elle a traîné des pieds et, ce soir, Marianne a dit à Maman : « Jeanne n’est pas en forme. Elle n’a pas voulu manger, elle a mal dormi à la sieste, ce sont peut-être les dents. »

Dans la voiture, Jeanne s’est impatientée. Le chemin était trop long.

« Jeanne, ça va aller, on est bientôt arrivées, et tu vas retrouver Doudou Lapin. »

Mais rien n’y fait. Jeanne a mal aux dents. Depuis quelques jours, ça chauffe dans la mâchoire et, depuis ce matin, Jeanne sent la douleur envahir sa tête. Ça tape de plus en plus fort.

Quand elles arrivent à la maison, Jeanne se précipite dans sa chambre. Vite, Doudou Lapin ! Vite, doudou couverture ! Ah non, pas celle-ci. Jeanne cherche l’autre couverture, mais Maman dit que l’autre est à la garderie. Jeanne est triste, elle se met à pleurer et à crier. Là, c’est trop : elle a mal et elle n’a pas tous ses doudous. Maman la prend dans ses bras.

« Tu as mal aux dents, Jeanne ? »

Jeanne la regarde en pleurant.

« Attends, ma chérie, je vais te donner quelque chose pour calmer la douleur. »

Elle lui fait boire une pipette. Jeanne connaît bien la pipette et souvent, quand Maman lui en donne, après elle se sent mieux.

Elle se blottit dans les bras de Maman. Jeanne sent les larmes qui coulent sur ses joues et, tout à coup, elle s’arrête de pleurer, touche ses joues, regarde sa mère : « De l’eau ? »

« Oui, ma chérie, c’est de l’eau. »

Jeanne regarde sa main humide : il y a de l’eau qui sort de ses yeux. De l’eau comme celle qui tombe du ciel, comme celle qui sort du robinet.

Elle soupire en serrant Doudou Lapin. La douleur s’éloigne un peu, les larmes deviennent plus rares puis disparaissent. Les nuages gris s’éloignent de la tête de la petite Jeanne. La planète bleue

Papou et Nanou sont venus voir la petite Jeanne. Papou et Nanou, ce sont les parents de Maman. Ils ne viennent pas souvent, mais quand ils arrivent, c’est la fête. Ils sourient tout le temps. Ils ont des petites lignes autour des yeux. Jeanne les reconnaît, ils sont sur les photos sur le mur de sa chambre avec Tatie Fanny, Tonton Maxou, Papi Jean-François... Des noms que Maman et Papa lui apprennent chaque jour.

Souvent, quand ils viennent, ils apportent des tas de cadeaux à Jeanne. Des livres, surtout. Elle aime beaucoup ça, les livres.

Elle regarde ceux que Papou et Nanou ont apportés aujourd’hui. Celui-là, avec une boule bleue sur la couverture, lui plaît beaucoup. Elle le tend à Papou. Elle aime bien quand Papou lui lit des histoires. Il a une voix douce et forte et, surtout, il change de voix quelquefois. Même que souvent, ça lui fait un peu peur, mais elle aime bien. Surtout quand Papou se met à rire.

Papou prend le livre, met la petite sur ses genoux : « Regarde, ma petite chérie, là, c’est la planète, notre planète. Elle est toute bleue ! Elle s’appelle la Terre. »

Jeanne regarde attentivement l’image. Elle pointe son index : « De l’eau. »

« C’est ça, tu as raison, c’est de l’eau ! Tu vois, là, c’est où tu habites, et nous, c’est tout là-bas ! » Il montre deux taches marron et, au milieu, plein de bleu. « Tu vois, il y a beaucoup d’eau ici, et Papou et Nanou ont pris un avion pour venir jusque-là pour te voir. C’était un long voyage. »

Jeanne écoute puis tourne la page. C’est la plage ! Elle reconnaît l’étendue d’eau : « De l’eau ! »

« Oui, c’est la mer », dit Papou.

À chaque page, elle dit : « De l’eau ! » Et Papou répond : « Oui, c’est de l’eau. »

Jeanne écoute Papou lui parler de la mer, des océans, des pays et, quand la dernière page est tournée, Jeanne dit : « Encore ! » Papou sourit et recommence.

Jeanne est maintenant seule dans son lit, les paupières entrouvertes. Elle pense à son livre et s’endort en rêvant à la boule bleue si grande. Le bruit de l’eau

Jeanne et ses parents sont partis chez Tatie Fanny et Tonton Charly. Fanny, c’est la sœur de Papa, et Charly, c’est son amoureux. Ils ont un gros chien, Shida. Jeanne aime beaucoup les chiens et surtout Shida. Elle est plus grande que Jeanne, mais elle est toute douce. Cet après-midi, Tatie Fanny a dit : « Allez, hop ! Il fait un peu soleil et Shida a besoin de courir, on va tous faire une randonnée ! »

Après avoir mis un gros manteau, un bonnet et des bottes bien chaudes, ils ont installé Jeanne dans le porte-bébé sur le dos de Papa. Jeanne aime beaucoup être plus grande que Papa et Maman. Elle voit plus loin. Elle ne peut pas trop bouger, mais elle s’amuse à regarder les feuilles qui bougent. Elles ont de jolies couleurs : rouge, jaune, marron, et le vent les détache par moments. Le soleil leur donne encore plus de lumière.

Devant, Tatie Fanny marche et Tonton Charly fait courir Shida. Il lui lance un bâton et elle court pour le rattraper. Jeanne rit, elle est vraiment bien sur le dos de Papa.

Tout à coup, elle entend un bruit. Elle dit à Papa : « Écoute ! »

Papa s’arrête : « Tu entends le bruit ? C’est la rivière. »

Jeanne trouve que ça ressemble au bruit dans la baignoire, comme le robinet qui coule, mais elle regarde autour d'elle : elle ne voit pas de robinet et pas de baignoire. La petite troupe continue et le bruit devient de plus en plus fort. Jeanne est un peu inquiète, elle répète : « Écoute », en montrant son oreille.

Tatie Fanny la regarde et lui dit : « Regarde, là-bas, c’est la rivière qui coule. »

Jeanne aperçoit un peu plus loin de l’eau qui court entre les arbres : « De l’eau. »

« Viens, je vais te montrer la cascade. »

Jeanne a un peu peur, heureusement Tatie Fanny la tient bien fort.

« N’aie pas peur, c’est de l’eau. Écoute, c’est joli, le bruit de l’eau. »

L’eau qui tombe est toute blanche et, après, elle devient transparente. Elle préfère l’eau calme qui s’éloigne. La cascade, la rivière, les feuilles, les arbres et Shida qui court, c’est comme un autre monde.

Le soir, emmitouflée dans son grand pyjama molletonné, Jeanne pense à toute cette eau. Elle pense aux baleines qui chantent, à la boule bleue, à la neige, la pluie et aussi à ses larmes. C’est beaucoup d’eau, tout ça. Il y en a partout, de l’eau. Plus tard…

Devant la jeune femme, une immense étendue d’eau : un lac. Autour, des arbres dont le reflet dans l’eau étonne et ajoute à la majesté du lieu. Jeanne est cette jeune femme et elle s’apprête à entrer dans l’eau. Depuis son enfance, l’eau est présente et elle a apprivoisé cet élément. Elle a appris à nager, découvert les piscines, fait même de la plongée sous-marine pour découvrir les profondeurs et les habitants de l’eau. C’est un autre monde. Elle a compris que la planète Terre se compose de mondes différents.

Aujourd’hui, elle entre dans le lac, elle sent l’eau mordre ses mollets. Elle sourit en accueillant les frissons de la fraîcheur. Elle regarde la surface du lac et pense à sa famille. Ses parents, ses grands-parents Nanou et Papou, ses oncles et tantes et ses cousins dont elle est l’aînée. C’est à chaque fois la même chose quand elle est confrontée à l’immensité de l’eau. C’est à eux qu’elle pense, à l’amour dont ils l’ont entourée et qui a forgé l’être humain qu’elle est devenue.

À présent, elle nage, traçant un délicat sillon derrière elle. Des oiseaux passent, crient et semblent la saluer. Jeanne se ressource au milieu de cette étendue d’eau. Elle sait que c’est un équilibre qu’elle reçoit de la nature, une force tout aussi importante que l’amour qu’elle a reçu. Arrivée au milieu du lac, elle s’arrête un instant pour regarder l’ensemble de ce qui l’entoure. Elle se sent comme une petite goutte d’eau au milieu de l’océan. Dans sa tête reviennent les premiers mots qu’elle a prononcés : « De l’eau ». Elle sourit et reprend le sillon jusqu’au rivage.

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