Dans les buffets de nos souvenirs
Dans le buffet de ma grand-mère, il y a des tas d’affaires, des tiroirs remplis de secrets et de mystères, des piles de tendresse en porcelaine, des tasses à confidences, des flopées de bols pour matins à peine réveillés, des brassées de couverts du dimanche alignés dans des boîtes en carton rouge et même des assiettes à escargots qui s’ennuient. On y trouve aussi des paquets de biscuits secs, des boissons sucrées et surtout des paquets de bonbons au caramel qui font le bonheur des petites mains gourmandes.
Dans un tiroir, des riens et des touts qui pourraient servir un jour qu’on chercherait justement ce truc-là, et puis tout au fond, des cartes postales d’amis, de cousins ou de tantes en voyage et, si on cherche bien, une ou deux listes de courses perdues.
Avec un peu de chance, tout au fond, une lettre oubliée d’un amoureux qui réchauffe le cœur les soirs de déprime, et puis surtout des photographies. Petites images en noir et blanc d’un monde d’avant. Les yeux qui nous contemplent semblent tout aussi étonnés que nous le sommes. Deux époques qui se regardent tout à coup, qui se reconnaissent quelquefois, laissant dans le cœur la trace d’une caresse.
Dans un autre, des papiers importants, des lettres administratives qui s’accumulent et qui racontent une histoire qui ressemble à toutes les frises chronologiques de nos vies. Elles témoignent des étapes importantes, des incidents, des oublis. Les relevés bancaires dissimulent une lettre de notaire, les factures d’électricité se superposent à celles de la régie de l’eau, les feuilles d’impôts annuelles semblent compter le temps passé.
Sous les feuilles froissées, des boutons de rechange, des épingles à nourrice qui attendent leur tour, des bobines de fil noir avec une aiguille plantée sur le côté pour les urgences « raccommodages », et puis il y a les bouts de ceci et de cela pour réparer, combler ou stabiliser une armoire, une planche ou un fauteuil branlant.
Dans les buffets de nos familles, il y a tout un monde, toute une vie et des tas d’histoires qui disent tellement de la vie. Et puis, il y a aussi des espaces cachés qui se taisent, qui écrasent ce qu’on ne veut pas dire, ce qu’on ne veut pas voir et qui pourtant existe bel et bien. La stupeur d’un enfant, l’angoisse d’une femme, la fanfaronnade d’un homme perdu, cachées sous un reste de tapisserie au fond, là, tout au fond. Tout cela doit rester en place, surtout ne pas soulever un bout de la tapisserie, sinon, sinon ? Un cœur qui s’arrête, des paupières qui se ferment, non, non, vite recoller le bout de tapisserie, il faut taire, oublier, tout cela n’est pas possible. Et le buffet se tait, et la tapisserie dissimule. Pour combien de temps encore ? Dans les buffets de nos familles traînent des paquets de bonbons et des paquets de choses dont le nom ne peut se dire. Un jour, le buffet partira ailleurs, remis à neuf, se remplira d’une autre vie et d’autres secrets, ou peut-être vaut-il mieux simplement le brûler, enfouissant à jamais tous les secrets. Ou sinon…