Comme un tableau
Tout était si calme que l’on pouvait entendre la poussière se déposer sur les meubles... Un léger son moelleux, presque imperceptible, remplissait la pièce à peine éclairée par un rayon de soleil qui s’était faufilé derrière un volet mal fermé. Sous le trait de lumière, la légère couche de poussière s’illuminait, donnant à un vieux secrétaire en noyer des airs fantomatiques, et révélant avec discrétion les mystères confiés au bois ciré depuis sa sortie de l’atelier. Tout dans cette pièce close se laissait bercer par ce son ouaté. Dans le rayon de soleil, de légers grains dansaient avec grâce avant de se déposer ici ou là. Sur une petite table en bois de rose, un vase en cristal blanchi par le temps abritait un bouquet fané. Le rouge et les épines des fleurs s’étaient envolés depuis longtemps ; les feuilles restaient figées, recroquevillées comme de vieilles dentelles oubliées dans une armoire. Dans un coin sombre, un fauteuil haut et fier s’imposait lourdement, refusant l’oubli, prêt à servir encore et encore. Loin de la lumière, dans un coin près du plafond, une dentelle d’insecte patient s’était alourdie, désertée par sa créatrice à six pattes, partie chercher ailleurs de quoi satisfaire son quotidien. Le temps s’était arrêté dans cette demeure cachée au fond d’un vallon. Autour de la muraille, des arbustes touffus s’agrippaient sans vergogne à chaque excroissance de pierre blanche. Un chèvrefeuille courait sur la façade, dévoilant à peine des volets, ridés comme des paupières de vieilles femmes. Un reste de bleu tendre se devinait sur la porte dès que la saison qui laisse tomber les feuilles s’installait. Une porte épaisse, avec une serrure béante dont la clé aurait forcément rempli une main d’homme. Autour de la bâtisse, les restes d'un mur en pierre sèche se devinaient pour celui qui empruntait le chemin de terre, sur le versant de la colline en face du vallon. Ici, les grillons entêtants du printemps et les papillons se mêlaient sans retenue. Aucun bruit d’homme ne venait troubler l’évolution de la nature. Même les avions avaient oublié ce coin de ciel. Seuls les sangliers faisaient trembler le sol quand ils s’aventuraient à travers les champs abandonnés. Pour celui qui s’était égaré, la surprise de trouver là, au milieu de nulle part, une maison encore debout était un enchantement. Ces murs, ce toit toujours en place émouvaient l’être humain, et si la curiosité le poussait à franchir les obstacles qui sait ce qu'il pourrait y découvrir.